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{Josel} Les fois où ils faisaient les gentils, ils l'assommaient davantage.
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A. Josiah N'Da
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Dim 2 Juin - 11:21




Les fois où ils faisaient les gentils, ils l'assommaient davantage.
Noah était de sortie avec un camarade, Nasiya était à l’étage avec un client, et Josiah les attendait tous les deux, assit sur le fauteuil du fond de la boutique. Ils devaient aller dîner ensemble, bon ménage à trois qu’ils étaient, et bien sûr, il les attendait. Entre ses mains, il tenait un roman qu’il faisait semblant de lire. L’Assommoir, en français bien sûr, parce qu’il fallait pratiquer l’idiome. C’était son frère qui lui avait refilé son édition, quand il était allé dîner chez lui la semaine précédente. Le soleil était couché depuis un moment, en ce mois de décembre. Installé sous l’éclairage mal foutu de la boutique de son compagnon, ses pensées s’aventuraient bien ailleurs que dans les aventures Gervaise Macquart. Il avait laissé ses aiguilles, alors qu’il aurait peut-être eu le temps de se lancer dans un nouvel ouvrage. Songeant à tout ce qu’il aurait pu faire dans la petite heure qu’il avait de libre, il se dit qu’il n’avait peut-être pas mal fait de sortir de sa propre boutique. S’il s’était lancé dans la préparation d’une nouvelle encre ou dans l’étude d’une incantation, Nasiya et Noah ne l’auraient pas vu sortir de sa caverne, comme ça avait déjà été le cas ces trois derniers soirs. Nas’ allait grommeler, et Jo s’en serait voulu si Noah avait dû supporter cela seul. Peut-être était-ce son choix de salle d’attente qui ne lui convenait pas. Il avait testé à peu près toutes les fioles présentées sur ces étagères, surtout dans ses jeunes années, quand tout cela lui paraissait encore terriblement excitant. Quand Noah s’appliquait à enseigner à son protégé tous les vices et les retors des potions, et qu’il étudiait comment les intriquer à sa magie extatique. Quand ils courraient le monde, et qu’il fallait s’endormir le plus vite possible, pour profiter de toutes les heures de sommeil qu’on pouvait s’offrir. Ça avait été amusant, et même particulièrement excitant, d’être le cobaye d’un tel tortionnaire. Vous l’avez vu, Nasiya ? Comment lui résister ?
Mais l’insomnie n’avait jamais été son symptôme. Les poils qui se hérissent à l’approche des foules, la hantise des gens, des autres, les maux de dos infernaux, tout ça, c’était son quotidien. L’insomnie, en revanche, il ne connaissait pas. C’était le vice de Nasiya, et le mot n’est pas choisi par hasard. Il y avait quelque chose de terrifiant, pour Josiah, aux nuits sans sommeil de son amour. L’œuvre de mauvais esprits, sans nul-doute, qui attaquaient son bien-aimé tous les jours, toutes les nuits, sans relâche. Accuser les djinns et les démons paraissait un travail d’illuminé quand on y regardait de plus près, et qu’on songeait un peu à la vie que menait Nasiya, mais il y avait dans cette projection quelque chose de follement défensif, et de terriblement soulageant. Il était plus facile d’envisager que Nasiya fût la cible de telle ou telle créature démoniaque plutôt que de songer à ce qui avait pu lui causer tant de mal dans sa vie. Plutôt que de le questionner à ce sujet.
Ces insomnies étaient traitées par d’autres vices, qui prenaient la forme d’addictions, cette fois-ci. Ça, c’était quelque chose que Josiah connaissait. Sous des formes bien différentes, peut-être moins dangereuses que les litres de préparations que Nasiya avait dû gober et les milliers de mandragores qu’il avait fumées pour tenter de se traiter. De façon générale, Josiah avait appris à ne pas s’évaluer par rapport à Nasiya. C’était un garçon très excessif, depuis ses consommations jusqu’à son mode de vie en passant par son talent. Il était difficile de faire mieux que le sud-africain, cela ne voulait pourtant pas dire qu’on ne dépassait pas certaines limites. Josiah avait beaucoup fumé, buvait toujours beaucoup, et surtout, ne savait pas bien comment s’arrêter de travailler. Et puis, il y avait bien sûr cette exquise douleur de l’aiguille qui perçait sa peau pour y déposer quelques traces d’encre. Ça, il pouvait le faire, encore et encore, jusqu’à ce que la moindre parcelle de sa peau ne soit recouverte. Sentir le poids du tatoueur, penché sur lui, qui infiltrait son aiguille sous son derme et qui le marquait pour la vie. Il était addict à cette relation-là, à cet échange entre l’artiste et sa peau. Entre les conséquences qu’avaient l’Autre sur le reste de sa vie.

Peut-être était-ce simplement l’ennui, qui rendait l’attente dans cette boutique insupportable. L’endroit lui rappelait toutes les difficultés de la vie de son amant, et malgré une certaine nostalgie d’un temps où tout était plus facile, Josiah savait que ce temps était loin, et qu’il ne reviendrait pas. Il voyait combien ce travail était indispensable à Nasiya, combien cette magie était intrinsèque à son identité, mais aussi combien tout cela le dévorait de l’intérieur. Il était le premier témoin de ses nuits agitées, de ses sueurs et de ses cauchemars. Toutes ces fioles qui l’entouraient étaient des actrices de cette vie infernale, Josiah n’appréciait que peu leur compagnie, et espérait qu’on vienne l’en sortir rapidement. Quand la porte s’ouvrit, Josiah releva le crâne rapidement, espérant voir Noah apparaître dans l’encadrement. Il n’en fut rien, il s’agissait plutôt d’un bonhomme tout blanc et tout minuscule. Rien à voir avec la grande créature basanée qu’était son ancien professeur. Se renfrognant, Josiah s’appliqua à ne pas croiser le regard du client, et fit mine de se replonger dans sa lecture. Manquait plus qu’il ne soit dérangé par un pauvre bougre affamé des potions de son tendre. Voilà maintenant qu’il allait devoir répondre aux questions naïves du curieux (« ça sert à quoi, ça ? Et ça, alors ? Et ça, jpeux le prendre même si jsuis déjà fatigué ? ») parce que les deux vendeurs d’Omarchand’sable n’étaient pas capables de s’arranger pour qu’au moins l’un deux soit présent dans la boutique. Par Odun, on ne l’y prendrait plus. La prochaine fois que ses deux tortionnaires voudraient dîner, il leur faudrait venir le chercher sur ses propres terres.

« Elle en était même arrivée à les préférer en colère, parce que, les fois où ils faisaient les gentils, ils l’assommaient davantage, toujours après elle, ne lui laissant plus repasser un bonnet tranquillement. » Un sourire cynique vint s’afficher sur le visage de notre tatoueur, qui s’imaginait soudain en Gervaise, repassant des bonnets, lassé de tous ces hommes qui voulaient sa chair. Il ne restait qu'à espérer que le client soit plus un Coupeau qu’un Lantier. Ce dernier n’était pas fou ni alcoolique comme l’était Coupeau, le mari de Gervaise, mais il était un véritable parasite, une sangsue des bas-côtés, un morpion beau-parleur et infernal. Pas un Lantier, par Odun, pas un Lantier …

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Jeu 18 Juil - 11:32
Les fois où ils faisaient les gentils

ils l'assomaient davantage


ft. @A. Josiah N'Da


Décembre 2003

La bise de décembre qui se faufile dans mon cou me fait relever le col de mon manteau alors que je m’enfonce dans le Chemin de Traverse. Toutes les écharpes du monde semblent incapables de tenir tête au froid humide de cette île de malheur. Même les couloirs glacials de Durmstrang au cœur de l’hiver me semblaient moins difficiles à supporter. Le pas rapide, zigzaguant entre les passants qui flânent entre les échoppes joliment éclairées, je grommelle en dépassant une vieille qui a freiné l’allure pour admirer les dernières robes exposées chez madame Guipure. Je ne suis pas d’humeur à faire du lèche-vitrine et encore moins par ce temps. J’ai une idée très précise de ce que je viens faire dans cette rue ce soir et je ne compte pas m’attarder. Le soleil s’est déjà planqué derrière les façades des immeubles depuis deux bonnes heures, de sorte qu’on se croirait déjà au beau milieu de la nuit alors qu’il est à peine vingt heures. Un soupir las quitte mes poumons gonflés de nicotine. Quelle saison déprimante…

Mon souffle se condense en une vapeur blanchâtre à chacune de mes expirations et je tente de cacher un peu plus mon visage dans le col de mon manteau, autant pour me protéger du vent que des regards trop curieux qui pourraient s’attarder sur ma tronche. Je n’aime jamais ces longues minutes qui précèdent mon entrée dans la boutique de @Nasiya Abasinde. La crainte qu’on me reconnaisse fait s’hérisser les poils de ma nuque chaque fois que je me livre à cette pérégrination devenue tristement régulière au fil des semaines. Je ne veux pas donner à la Gazette ou au Chicaneur l’occasion d’un gros titre racoleur avec mon nom en lettres capitales sur le papier glacé. Les journaleux rivaliseraient sûrement d’inventivité : « Engel Bauer : le provocateur qui ne sait plus pioncer » « Reißen dans la tourmente : de nouvelles drogues pour compenser ? » « Ô Marchand’Sable : quel est ce commerce que les rockeurs chérissent ? ». Je suis sûr que Zven adorerait. Abasinde aussi, sans doute.

Alors je presse le pas, tirant de temps à autre sur ma cigarette pour me réchauffer le gosier. Mon regard fuyant continue de zyeuter un peu partout dans l’espoir de ne s’accrocher à personne, une stratégie qui parvient à me mener sans encombre devant la boutique du Sud-Africain. Un coup d’œil à travers la vitrine m’indique que l’intérieur semble désert. Alignement des astres. De quoi améliorer sensiblement mon humeur qui n’était déjà pas la plus exécrable qui soit. Ma visite aujourd’hui découle plus d’une volonté de refaire mes réserves en prévision de mes futures insomnies que d’une urgence comme cela m’est déjà arrivé plusieurs fois en pleine crise. J’ai réussi à dormir près de cinq heures cette nuit, comme la nuit d’avant, et je suis enfin parvenu à me remettre à composer. De quoi éviter au marchand de rêves le ton cinglant que j’emploie presque systématiquement quand j’échoue dans sa boutique.

Inspirant une dernière bouffée de nicotine, j’abandonne le mégot par terre avant de pousser la porte de l’échoppe et de me mettre enfin à l’abri du vent. Un frisson me fait onduler des épaules quand le changement de température me frappe de plein fouet. Je me passe une main dans les cheveux pour les débarrasser de l’humidité du dehors et fais quelques pas à l’intérieur dans l’espoir d’y croiser la tronche du charlatan qui dirige les lieux. Mais je ne vois personne. Mes sourcils se froncent quelque peu alors que je me rapproche du comptoir. Abasinde doit être afféré derrière à préparer je-ne-sais-quelle potion. Mais je ne vois pas l’autre zouave non plus, ce qui m’étonne davantage. Je ne me suis jamais retrouvé seul au milieu de ce bordel qui s’étale sur les dizaines d’étagères et, alors que personne ne semble là pour m’observer, je me surprends à laisser courir mon regard sur les centaines d’amphores et de bocaux mystérieux qui encombrent les lieux. Pour la première fois depuis que je viens traîne ma carcasse ici, je prends le temps d’étudier l’environnement si singulier qui compose cet endroit avec cette minutie qui me caractérise. Mes doigts caressent distraitement l’extérieur rugueux d’une planche. Je lis l’intitulé des étiquettes, plisse plusieurs fois des yeux devant des noms qui me laissent absolument perplexe, parfois rédigés dans un alphabet différent de tous ceux que je connais. Perdu dans mes pensées, j’erre de longues secondes, profite du silence qui règne dans la boutique, jusqu’à ce que je remarque enfin la silhouette sombre d’un autre homme assis au fond de la pièce.

Je sursaute légèrement en réalisant sa présence et maudis intérieurement l’éclairage pourave qui l’a gardé si longtemps hors de mon champ de vision. Mes sourcils se froncent alors que je le fixe un moment, conscient que le bougre n’a pu que m’entendre entrer et s’est bien gardé de se manifester. Léger pincement des lèvres. J’ai l’impression de reconnaître mes propres réflexes en matière d’asociabilité. Et comme tous les connards le font quand c’est moi qui les ignore, je décide bien sûr de me rapprocher.

Les mains de nouveau enfoncées dans les poches, je le rejoins d’un pas étonnamment décontracté, étudiant l’énergumène que je tente de reconnaître sans encore y parvenir tout à fait. Je suis sûr pourtant de l’avoir déjà croisé. Mon regard dissèque chaque détail de son allure, de sa peau noire à ses fringues assez singulières pour laisser le genre de souvenirs que je tente d’extraire de mon crâne car je sais pertinemment qu'il y est. Mais ce n’est que sur les derniers mètres que cela me frappe enfin car je distingue alors les dizaines de dessins qui assombrissent sa peau et que sa carnation m’empêchait de voir de loin. Les formes exactes me sont encore pour la plupart inaccessibles, trop loin pour que je puisse les distinguer clairement, mais je les fixe quelques secondes, fasciné par les mouvements discrets qui animent certaines d’entre elles. Je balaye du regard le peu de peau qu’il m’est permis d’observer, reconnais le contour d’un oiseau sur le dos de sa main qui tient un livre à la couverture sobre, presque ennuyante. Je plisse les yeux pour lire le titre. On dirait du français. Je n’ai jamais rien bité à cette langue hormis les trois phrases qu’on apprend par cœur avant chaque début de concert. « Merci beaucoup. Vous avez été formidables. A bientôt ». Applaudissements hystériques. Et tout le monde peut remballer. Les publics de concerts sont toujours parmi les plus faciles à séduire, qu’importe leur nationalité.

Quand je m’arrête à quelques pas du mystérieux lecteur, son identité ne fait plus pour moi l’ombre d’un doute bien que son nom véritable me soit encore complètement étranger. Je ne suis pas certain pour être honnête, de l’avoir déjà entendu. Quelques secondes passent alors que j’attends de voir s’il compte lever les yeux vers mois, mais le bougre ne semble pas décidé. Un sourire acide étire le coin de mes lèvres. Son attitude m’amuse plus qu’elle ne m’irrite ce soir, preuve s’il en est de ma relative bonne humeur. Un dernier regard dans la boutique me confirme qu’Abasinde n’est toujours pas dans le coin. Je gronde alors, d’une voix que je tente de rendre aimable :
- Nasiya n’est pas là ?
Pas fameux comme essai. Mais c’est toujours moins cinglant que ce que je sers en général entre ces quatre murs. Contrairement à mon habitude, j’utilise le prénom du potionniste, très conscient qu’un lien unit ces deux-là pour les avoir plusieurs fois croisés ensemble à la boutique. Le simple fait que ce gars soit abandonné seul au milieu des stocks m’incite aussi à penser qu’il ne vient pas ici en tant que simple client.

L’atmosphère un peu étrange qui règne depuis mon arrivée me fait me racler légèrement la gorge, comme pour combler le vide. Mon regard continue de balayer la pièce, espérant sans doute y croiser la silhouette longiligne du marchand de sable. Mais ce dernier semble décidé à me laisser poireauter là comme un con. Je ne sais pas ce que je devrais faire avec l’autre gars. Ni lui ni moi n’avons envie de discuter, ça semble clair. Il paraît pourtant que c’est ce que sont censés faire les gens bien élevés…

Mais qui m’a déjà cru bien élevé ?

roller coaster

(1384 mots)



En italique, Engel parle allemand.
Non-germanophone, tes oreilles s'affolent !
A. Josiah N'Da
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Mer 14 Aoû - 23:59




Les fois où ils faisaient les gentils, ils l'assommaient davantage.
Fermant son bouquin, sentant qu’on demandait son attention, Josiah arrêta son regard sur le client qui semblait faire la même chose, et ainsi le jauger de la tête aux pieds. Allez, un mètre soixante-treize au maximum. Finalement peut-être pas beaucoup plus petit que lui, mais pas très impressionnant, quoi. Les secondes passant, sa tête curieuse semblait s’étirer hors des couches de vêtements, comme une tortue sortant de sa carapace, à la recherche d’un peu d’air. Ses joues blafardes étaient rougies par le vent acéré de Londres, et son front – soit très long, soit très dégarni – était marqué par des rides qui devaient ressortir particulièrement à cause du gel extérieur. Parce qu’en réalité, il ne semblait pas être véritablement rentré dans la quarantaine, et soyez certain que Josiah savait très bien déterminer par l’apparence carnique de ses interlocuteurs ce genre d’informations, une des conséquences directes de son métier. Continuons donc l’expertise : il avait dû être assez beau, plus jeune. Pas son genre, bien sûr, mais sûrement celui de quelqu’un. Il vieillirait mal, toutefois. Les pattes d’oies à côté de ses yeux, les cernes noires qui encadraient son regard, ses sourcils qui semblaient froncés en permanence … Que pouvait-il vivre de si grave pour arborer telle façade ? Depuis son nez jusqu’en dessous de sa bouche se creusaient des rides verticales, de celles qu’ont ceux qui parlent et qui sourient beaucoup. Drôle de choix de coupe pour sa barbe, mais là encore, Josiah se disait que ça devait bien plaire à quelqu’un. Cette idée qui revenait, cette petite voix qui lui disait que ce client avait la gueule de quelqu’un d’admiré, l’étonnait. Qu’y avait-il d’attirant chez une créature blanche, petite et abimée par les années ? En fait, se cachait derrière cette impression une autre : il était certain de le connaître, ou plutôt même, de le reconnaître. Mais d’où, comment, de quand ? Il n’oubliait jamais un visage, celui-là lui apparaissait comme connu et pourtant flou. Connu, c’était cela, n’est-ce pas ? Cet homme devait être quelqu’un de fameux, de ceux qui apparaissent régulièrement en première page de Sorcière-Hebdo. De ceux sur lesquels s’excitent de jeunes pucelles et qui sont imités par de jeunes puceaux. Ou l’inverse. Ça se voyait sur sa belle gueule faussement abîmée, on y lisait tout un potentiel de superstar. Impossible de se souvenir de son nom, et pourtant, il l’avait sur le bout de la langue. Mais plus que ça, il était certain que ce n’était pas la première fois qu’il le croisait, en vrai, entendons-nous, pas que sur du papier glacé. Impossible de savoir où, pour l’instant tout du moins, mais ça lui reviendrait.
Josiah décida d’arrêter de l’évaluer de la tête aux pieds, parce que ça commençait à se voir, et l’autre semblait chercher à dire quelque chose. Son regard se fit ainsi moins insistant, vacillant entre différents éléments de décor, tandis que le blanc crachait quelques mots, par politesse semblait-il.

« Nasiya n’est pas là ? »

Josiah tiqua de façon visible en l’entendant prononcer ainsi le prénom de son amant, comme s’il le connaissait. Comme si c’était son copain. Il était dérangé devant tant de familiarité, ça se vit immédiatement, il chercha le regard de l’insolent, dans lequel il se plongea avec insistance. Avec défiance, même. Il était jaloux, pour ceux qui osaient présumer pareil vice.
Un bon client, alors ? Un de ceux qui connaissaient son prénom, qui savaient le prononcer, un de ceux qui demandaient à le voir personnellement. Un de ceux qui gueulaient son nom en dessous de ses fenêtres à trois heures du matin passées, n’est-ce pas ? Par Ogun, c’était lui ! Cet infernal client qui avait perturbé son sommeil réparateur, non seulement en arrachant de ses bras celui qui occupait ses rêves, mais aussi en exigeant par-dessus le marché une place de choix en s’invitant dans leur appartement. Un parasite, par tous les dieux, un de ceux qu’on aimerait écraser contre les pavés inégaux de Londres pour nous avoir imposé une vision de leur apparence si hideuse et sale. Cafard, pensait-il si fort qu’on aurait pu l’entendre.

L’épisode datait de quelques semaines en arrière, et Josiah avait fait une scène dont il était encore fier. D’abord, le salaud avait réveillé tout le quartier en gueulant le nom de celui qui, à cet instant-là, semblait être son dealer, son mac. Ne résistant pas à l’appel d’un client, @Nasiya Abasinde avait abandonné les bras de son amant qui avait grommelé, mais qui bien sûr, trop bon, trop con, avait laissé faire. Par Ogun, que ne l’avait-il pas regretté quand il l’avait entendu pousser à nouveau la porte de l’appartement, rapidement suivi par cet énergumène – qu’il était désormais certain de reconnaître ! Pis que tout, il l’avait installé sur le canapé, au salon. Comme s’il était 17 heures, et qu’il l’invitait pour le thé ! Fou de rage d’être ainsi privé d’amour et de sommeil, Josiah avait enfilé sa robe de chambre pour tout bagage, et avait quitté l’appartement en trombe, défilant, fier comme un coq, devant Nasiya et l’intrus restés pantois devant tant d’hystérie.

Si le souvenir de cet événement ramenait d’ordinaire un sourire sur ses lèvres (parce qu’il était fier, le bougre !), le visage de Josiah ne produisit aucun mouvement. Après tout, pas de raison de sourire, la partie n’était pas encore gagnée, il ne connaissait pas plus l’identité de son interlocuteur et ne savait pas pourquoi il avait tant besoin de Nasiya. Ça devait être en lien avec cet air épuisé dessiné sur son visage, mais là encore, rien d’étonnant pour un client d’Ômarchand’sable.

« Non. »

Réponse laconique face à sa question idiote. Evidemment que Nasiya – gnagnagna – n’était pas là, qu’est-ce que c’était que cette question ? Quand Nasiya était là, il occupait toute la pièce, solaire comme il était, on ne voyait que lui, il parlait fort, il se faisait remarquer, il lançait un show rempli de couleurs et de promesses de sorte qu’on ne puisse avoir d’yeux que pour lui. "Où est Nasiya ?" aurait été plus impressionnant, plus déterminant. Il aurait ainsi pu obtenir une réponse plus intéressante, d’ailleurs, car Josiah n'aurait pu contourner la question, et il aurait été trahi par les frustrations que lui faisait actuellement ressentir Nasiya, à le laisser seul en proie à ses clients, comme s'il n'en avait pas déjà assez des siens ... Par Ogun, il lui paierait !
Cherchant à son tour comment impressionner, Josiah posa ses mains sur les bras du fauteuil sur lequel il était installé, pour se donner un élan et se lever, laissant derrière lui l’Assommoir. Effectivement, quelques centimètres d’écart, pas plus.

« Je peux vous aider, peut-être ? » Sourire cynique, proposition sérieuse. Plus vite ce parasite aurait-il trouvé ce qu’il cherchait, plus vite s’en retournerait-il dans ses bas-fonds. Et en toute transparence, il y avait peu de fioles, parmi toutes celles exposées sur les étagères de la boutique, que Josiah n’avait pas déjà testées, ou qu’il n’avait pas déjà vue Nasiya concocter. « Ça m’épargnera peut-être un autre réveil à trois heures du matin ? » et cette fois-ci, plus de sourire, plus de cynisme. Un regard planté dans l'autre, et un pied qui discrètement, tapait le sol, impatient.

Vous l’entendez, le Josiah qui marque son territoire ? Le Josiah casanier – carnassier ? – qui n’aime pas quand on se permet de pénétrer sur ses landes ? Le Josiah solitaire, qui ne supporte pas la présence d’un moindre puceron trop près de son corps félin ? Se faisant reconnaître par l’intrus comme étant la créature enveloppée de lin orange qui était sortie en trombe de l’appartement d’Abasinde, quelques semaines auparavant, il s’assurait que celui-ci sache bien qu’il avait la rancœur facile, et que l’hypocrisie s’arrêterait-là. Pas question de lui faire croire une quelconque amitié, on commençait là sur le terrain de la mésentente, et il faudrait gagner du terrain. Nasiya risquait peut-être d’y perdre un client, Josiah n’avait aucune intention d’être agréable, et cela n’avait aucune importance. D’abord parce que le sud-africain ne pourrait lui en vouloir bien longtemps, mais surtout parce que ce bougre-là avait l’air d’être un tenance, et qu’un coup de mauvaise humeur de la part de Josiah ne le vexerait sûrement pas trop.

A Uagadou, les animagus ne sont pas des animagus, puisque les formules magiques ne sont pas prononcées en latin. Si seulement les peuples magiques africains avaient su s’unir sous l’égide d’une seule langue ! Non, chaque clan a sa propre appellation de cette forme de magie, mais l’idée est la suivante : il s’agit de l’animal-totem du sorcier. Vous le voyez, ainsi, le léopard qui sommeille en Josiah, parcourant seul des kilomètres de territoire, probablement pas son territoire, opportuniste comme il est, mais plutôt celui d’un lion, toujours placé au sommet de la chaîne alimentaire ? Pour quelque Ancien de tribu Béninoise, ça se lisait comme le nez au milieu de la figure, ça ne faisait aucun doute. Josiah était très mauvais à ce jeu-là, et pourtant, il aimait essayer. Qui es-tu, quel animal te représente bien ? Un parasite, donc, ou peut-être une brebis, brêlant sous les fenêtres de ses maîtres. Une brebis galleuse, alors, c’est bien ça, non ?

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Ven 23 Aoû - 8:57
Les fois où ils faisaient les gentils

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ft. @A. Josiah N'Da


Décembre 2003

Méfiance lèche le bas de mon dos. Je me redresse comme une proie soucieuse de se rendre plus massive face au regard acéré de son prédateur. Levant le menton, la poitrine légèrement gonflée, je lui refuse l’ascendant qu’il semble vouloir prendre derrière le comptoir, assis comme un Lord dans son fauteuil, alors qu’il me détaille avec une minutie si proche de la mienne. La sensation est presque désagréable, mais je le laisse faire sans l’interrompre, prenant un malin plaisir à l’imiter, reflet pâlot et froissé à la dégaine trop sombre face à la flamboyance de ses fringues à lui. Ses fringues…

Mes sourcils se froncent en même temps que les siens, comme si nous nous transmettions sans le vouloir le même souvenir. Une insomnie. Une de plus. Mes cris dans le Chemin de Traverse. Abasinde qui me récupère au bord du gouffre et qui parvient miraculeusement à m’éviter d’y tomber. Une magie d’un autre monde. Et une troisième présence rendue floue par ma folie. Une ombre sur laquelle je ne parviens pas à distinguer un visage. Je ne me souviens pas des mots échangés. Seulement du ton cinglant avec lequel ils ont été prononcés. Et une couleur. Un drapé orange vif, comme une cape ou une robe de chambre qui ondule dans le salon du Sud-Africain. Se pourrait-il que ce soit lui, cette victime collatérale que j’ai tirée de ses songes en venant débusquer le marchand de sable ? Souvenirs et conjectures se confondent à tel point que je ne sais plus ce qui relève de la pure invention. Certaines heures de cette nuit sont si troubles dans mon esprit… Et pourtant, j’ai la conviction d’avoir déjà croisé ce type d’un peu plus près que ce que je pensais au premier abord.

Le silence se faisant lourd, je le brise timidement, cherchant par la même occasion à indiquer la raison de ma venue si elle ne se trouve pas assez évidente. Sait-on jamais. Peut-être que la diva qui me toise s’est lancée elle aussi dans un commerce quelconque dans l’arrière-boutique ? Une librairie, sans doute, à en juger le pavé qu’il se coltine. Mais la réaction de l’homme aux quelques mots que je prononce fait se hérisser sournoisement ma nuque. Il cligne des yeux, renfrogne davantage son expression – ce qui tient de l’exploit à ce niveau-là – et m’écrase sous son regard sombre. Son attitude excite chez moi une fibre provocatrice qui me fait me redresser plus encore. Son mutisme commence doucement à me vriller les nerfs et il me faut faire appel à toute ma patience pour ne pas le remballer dès à présent et exiger qu’il aille me chercher ce putain de potionniste qui lui sert de pote, de cousin, de dealer, d’amant ou que sais-je encore. Ils peuvent bien être les quatre en même temps si ça leur chante. Je veux juste mes doses et me tirer d’ici au plus vite, chose sur laquelle nous devrions plutôt bien nous entendre lui et moi vu comment il me scrute depuis que j’ai franchi la porte de la boutique. Je serre les poings dans les poches de mon manteau pour continuer de fermer docilement ma gueule car je ne peux pas repartir sans mes fioles. Mais je n’ai jamais été considéré comme un homme très patient. Mieux vaut que l’autre zouave ne joue pas trop longtemps. S’il ouvrait sa mouille déjà, pour commencer ?

- Non.
Coup en plein ventre. Sec et imprévu. Voilà qui met les choses au clair. Mes sourcils se haussent alors que je penche légèrement la tête sur le côté, comme pour lui demander silencieusement s’il compte vraiment jouer à ce jeu-là avec moi. L’ire pulse dans mes veines et mes doigts jouent nerveusement dans mes poches. La planche de BD veut la jouer laconique ? Très bien. Nous verrons bien qui sera le plus con de nous deux.

Il se redresse alors comme un prince, le regard toujours aussi pétri de cette supériorité que je continue de lui contester. Je n’ai pas besoin de lever les yeux pour croiser les siens, au moins un avantage qu’il n’aura pas dans le duel qui s’amorce. Les grands types sont toujours plus difficiles à mater. La mâchoire serrée, l’œil vif, je le fixe sans lui laisser une seule seconde de répit. Un sourire mauvais affine mes lèvres alors qu’il me propose cyniquement son aide. Je pousse le vice jusqu’à faire un pas de plus en sa direction pour me rapprocher. Et alors qu’il ouvre de nouveau la bouche, son identité ne fait plus aucun doute.

C’était donc bien lui, la princesse que j’ai eu le malheur de tirer de ses doux rêves en venant crever contre sa porte. Je devrais sans doute baisser le regard, couvert de honte, mais c’est une satisfaction malsaine que j’en retire au contraire, rien que pour le plaisir de voir le mépris luire dans les yeux de cette espèce d’aristocrate qui semble me mettre au défi de lui répondre. Il ne sourit pas. Et mon sourire à moi se fane pour retrouver la gravité de ces quelques instants qui précèdent toujours le combat.

Le silence revient peser sur nos épaules quelques instants alors qu’il continue de me dévisager. Ma respiration est calme, régulière. Il ne m’impressionne pas. Pas encore, peut-être. Qu’importe. Débordant de cette arrogance sulfureuse qui tend mes muscles et garde mon dos trop droit, je lui réponds sur un ton aussi coupant que le sien :
- Tout dépend si les potions de votre ami tiennent leurs promesses.
Je récupère la balle et la lui renvoie violemment. S’il veut passer ses nerfs sur quelqu’un, qu’il demande donc au propriétaire des lieux pourquoi j’ai encore besoin de passer si régulièrement dans sa foutue boutique ! L’attaque se veut cinglante, bien que légèrement injuste envers Abasinde. Nous avons assez discuté tous les deux pour que je sache que le pauvre fait ce qu’il peut pour m’éviter de me faire sauter la calebasse. Mais son chien de garde semble royalement se foutre des détails de notre affaire. Qu’il aille donc briser les noix de son pote s’il tient tant que cela à me voir débarrasser le plancher. Après tout, je serais le premier à déserter les lieux si je pouvais enfin réussir à pioncer correctement.

J’entends le battement irritant de son pied sur le sol et me force à ne pas considérer plus de trois secondes l’idée de lui péter un tibia pour qu’il arrête. A la place, je continue de le regarder un moment sans rien dire, ce qui me permet de reprendre la main sur l’échange. Ainsi je décide quand parler, quand lui indiquer précisément ce que je viens chercher, quand l’autoriser à reprendre la parole. Le faire poireauter est proche du jouissif, mas j’ai moi-même autre chose à foutre que d’attendre qu’il aille se payer trois neurones et me donne simplement mes potions pour que je puisse me tirer. Alors je l’aide un peu à trouver sa place dans la confrontation qui nous oppose :
- Puisque vous souhaitez vous rendre utile, peut-être pourriez-vous aller chercher ma commande ? Vous devriez trouver dix fioles au nom de Bauer dans l’arrière-boutique.  
Oui. Un serveur. N’est-ce pas ce qu’on est quand on se trouve ainsi de l’autre côté du comptoir ? Une donzelle à qui on confie quelques pièces contre un service rendu ? Après tout, il en a déjà tous les atours sous ses soyeuses draperies…

Un sourire méprisant déforme à nouveau mes traits alors que je tire un paquet de cigarettes de ma poche et coince un filtre entre mes lèvres. Je ne demande aucune permission à mon vis-à-vis. Je sais qu’Abasinde fume comme si on avait déjà éradiqué le cancer et je ne compte certainement pas me priver pour les beaux yeux du tatoué. La première taffe réchauffe ma poitrine encore imprégnée de l’air froid du dehors et la deuxième caresse délicatement mes nerfs. La nicotine berce mon cerveau malade, diminue quelque peu la tension de mes membres alors que mon regard bleu continue de toiser la victime outrée de mes dernières exactions. Pauvre gars. J’aurais presque pu m’excuser s’il avait été moins con. Mais puisque le roquet se veut rottweiler, je mords une seconde fois, sans chercher encore le coup létal.
- Bien sûr, tout a été payé d’avance.
Simple manière de lui faire comprendre qu’en plus d’être un bon client, ce qui devrait suffire à lui faire fermer sa gueule s’il était armé de plus de 50 de Q.I., j’ai le mérite de payer son « ami » rubis sur l’ongle, ce qui devrait m’octroyer en plus une qualité de service relativement exigeante. S’il est intelligent, il tournera gentiment le talon, disparaîtra derrière le rideau opaque qu’il a dans le dos et reviendra avec mon dû qu’il me tendra en me souhaitant une bonne soirée. L’affaire de deux minutes s’il sait lire une étiquette. Deux minutes à la boucler pour me voir déguerpir. Allons… Un homme qui lit des putains de livres en français doit bien avoir un minimum de jugeotte. Je suis sûr qu’il fera le bon choix.

Toujours sans le quitter des yeux, je tire sur ma clope et recrache la fumée légèrement en biais de sorte à ne pas la lui envoyer en pleine figure. Comme quoi, je suis peut-être l’ombre d’un garçon bien élevé.

Si seulement l’insolence de mon regard ne criait pas le contraire…

roller coaster

(1561 mots)



En italique, Engel parle allemand.
Non-germanophone, tes oreilles s'affolent !
A. Josiah N'Da
MEMBRE
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pictures : {Josel} Les fois où ils faisaient les gentils, ils l'assommaient davantage. Voodoo-ppl
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Sam 7 Sep - 22:55




Les fois où ils faisaient les gentils, ils l'assommaient davantage.
On eut dit que l’intrus cherchait à accumuler le plus de malus possibles dans cette discussion. On eut dit qu’il cherchait à donner la pire impression, tant il parvenait à cocher toutes les cases qui menaient à l’ire de Josiah. Il était rentré au mauvais moment, s’était mal présenté, s’était cru tout puissant, s’était révélé être cette crapule qui l’avait réveillé au milieu de la nuit, et maintenant, il remettait en question l’efficacité des potions de Nasiya. Josiah lâcha un rire moqueur face à cette présomption de promesse non-tenue. Ça se la jouait détaché, ça se la jouait insatisfait, ça se la jouait douteur, mais ça revenait. C’était accro et ça ne le savait pas encore. C’était l’effet qu’avaient les potions de Nasiya, et plus généralement, toutes les autres drogues. Elles se glissaient insidieusement dans le sang et dans le corps de leurs sujets, pour parvenir jusqu’à leur cerveau, pour aller y chatouiller cette petite créature qui y vivait et qui, dans la foulée, leur glissait à l’oreille : « encore une fois, encore une dose ». Peut-être que le sorcier ne le savait pas encore, peut-être faisait-il semblant de l’ignorer, ou peut-être encore le savait-il très bien, et préférait-il cette petite voix à d’autres petits désagréments. En tout cas, les potions tenaient leurs promesses, à ne pas en douter, que ce soit du côté du client que pour le vendeur, d’ailleurs. Elles avaient effectivement de nombreux bienfaits capitalistes. Plus les clients en prenaient, plus ils y étaient dépendants. Et ensuite, plus ils s’y habituaient, et donc, plus il fallait augmenter les doses, plus il fallait en acheter. Ainsi, le vendeur était content. Trop facile. Installé depuis quelques mois à Londres, déjà propriétaire d’une boutique sur le Chemin de Traverse. Et ça remettait en question l’efficacité des potions. Ingrat. « A mon avis, entreprit-il de rétorquer, on ne se la joue pas Roméo à gueuler sous les fenêtres si Juliette ne tient pas sa promesse... ». Il avait lancé cette réflexion dans l’air, sans trop moduler sa voix, sans trop s’adresser à quelqu’un, parce qu’il était déjà en train de s’imaginer Nasiya vêtu d’une robe de chambre en soie blanche et d’une perruque blonde, laissant son client déclarer son amour du bas de son balcon. A nouveau, son regard se porta sur le Roméo, sur son teint blafard et ses traits vieillis. Il devait être plus beau à l’âge qu’avait le jeune héros de cette sublime pièce, à quinze ou seize ans.

Et on en revenait là. Aux robes de chambres, en soie ou en lin, mais surtout à la beauté de cet homme. Qui était-il, par Ogun, et pourquoi avait-il cet air de vieux-beau ? Qu’était-ce que cette attitude qui émanait de lui, qui lui donnait cette espèce d’aura aussi insupportable qu’indéniable ? « Puisque vous souhaitez vous rendre utile, peut-être pourriez-vous aller chercher ma commande ? Vous devriez trouver dix fioles au nom de Bauer dans l’arrière-boutique. » Cette fois-ci, et bien rapidement, les yeux de Josiah cherchèrent ceux de son interlocuteur. Il trouvait là la confirmation que, véritablement, ce client voulait cocher toutes les cases. Il voulait être détesté, méprisé, honni de Josiah. C’était ce qu’il cherchait, c’était son premier objectif, c’était certain. Le regard du béninois se posa sur celui qui venait de se révéler être Engel. Il était étonné, s’il avait su reconnaître cette aura, il ne s’attendait pas à l’accueillir lui. C’était le – foutu – chanteur de ce groupe provocateur et raciste qui allumait – littéralement – les scènes sorcières et moldues depuis quelques temps. Que faisait Nasiya à vendre ses créations extraordinaires à pareille créature aussi peu méritante ?

Comme pour le provoquer encore plus, le facho avait sorti des plis de son manteau un paquet de cigarettes, et en alluma une comme s’il était chez lui. Josiah s’en voulait de lui reconnaître cette allure de célébrité à laquelle on laissait tout passer, et pourtant, son insolence semblait l’y obliger. Qu’aurait-il pu faire d’autre dans sa vie qu’être un chauffeur de plancher ? Probablement rien, probablement n’aurait-il été qu’un autre déchet de la société, qu’un autre bon à rien, s’il n’avait pas trouvé cette voie-là, si on ne l’avait pas autorisé à la prendre, si la foule n’avait pas fait de lui qui il était aujourd’hui. Foutus adolescents, premiers fanatiques de ce genre de personnages. « Bien sûr, tout a été payé d’avance. » Mais après tout, peut-être que s’il n’était pas devenu tatoueur, il aurait lui aussi été un de ces parasites. Engel le prenait pour l’homme à tout faire de la boutique de Nasiya, pourquoi ne le serait-il pas devenu, après tout, s’il n’avait pas rencontré un jour le tatoueur de son village ? Il aurait été l’employé qui baise son patron, et qui lui prend sa thune dans la caisse, ça doit exister, non ? C’était cela, qu’Engel voyait en lui, à insister comme il le faisait pour qu’il aille récupérer cette fichue commande ? Ou cherchait-il juste à pisser partout, à montrer sa supériorité, sous le seul prétexte qu’il était le client ? Gardant son étonnement pour lui, Josiah ne put empêcher son regard de s’arrêter sur la cigarette : « Eteignez votre cigarette, s’il vous plaît. » vous n’êtes pas chez votre mère, s’empêcha-t-il d’ajouter. Sa voix, qui s’était faite ferme pour asséner l’ordre, s’adoucit alors qu’il continua : « Vous avez effectivement cette gueule, une gueule de superstar, un peu abimée par les années … Engel Bauer, par Ogun. Manquait plus que ça… ». A nouveau, il se parlait un peu pour lui-même. Explorant son regard bleu de ses yeux noirs, il ajouta, d’un ton plus léger : « laissez-moi aller chercher votre commande ».

Josiah tourna les talons pour filer dans l’arrière-boutique, chercher les fioles. Il était là comme chez lui, Bauer devait le remarquer. C’était pour ça qu’il le prenait pour un vendeur, et à dire vrai, Josiah n’avait pas envie de le contredire. Il voulait qu’il file, le plus rapidement possible, et si ça passait par là, alors, il le ferait. Il parcourut les étagères, trouva la commande, effectivement étiquetée comme « payée ». Il reconnut sans tarder la couleur et la texture des potions les plus fortes que Nasiya préparait, et laissa ainsi un sourire narquois gagner sa face. Par Ogun, le pauvre vieux n’était pas sorti d’affaire... « Nasiya vous tient bien serré dans ses filets, si vous me permettez l’expression », s’aventura Josiah alors qu’il revenait de la réserve. « ce sont les voix aigues de vos fans vous empêchent de dormir la nuit ? » s’enquerra-t-il, peut-être trop curieux. Engel était garanti d’un sommeil de plomb, avec pareilles créations, jeunes roméos en bas de sa fenêtre ou non.
Il avait déposé les fioles sur le comptoir et les emballait dans du papier kraft, dans des mouvements savants. Il avait fait ça des dizaines de fois, au moins. Il fallait faire attention que le verre des unes ne vienne pas s’entrechoquer contre le verre des autres, au risque de perdre la mixture. Il n’avait posé cette question que pour faire la conversation, il espérait qu’Engel lui réponde quelques mots, et qu’il s’en aille, qu’il reprenne le trou par lequel il était arrivé pour qu’on ne le revoie point. Nasiya pouvait bien se charger de ses rats, il en avait déjà suffisamment chez lui – foutus vieux immeubles de la vieille Londres magique !

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We built sandcastles that washed away. I made you cry when I walked away, and although I promised that I couldn't stay, baby, every promise don't work out that way.
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