Blanche neige fait fondre chaude braise | ft. Hekate Murphy
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Nasiya Abasinde
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Mer 8 Mai - 21:17

Blanche neige fait fondre chaude braise

L'Écosse quand mon corps rêve de Porto, douce amie, ne me trahis-tu pas ?


Salpêtre, gingembre, sang de morue. Trois tours de cuillères. Reniflement, dégoût, rajout de six pincées d’huile de foie. Grimace. La cuillère ploie légèrement, je soupire. Geste rapide — elle se retrouve balancée au sol, avec les six autres. Des heures que je me prends la tête sur cette potion — les ratios ne concordent pas. Rien, rien de rien, qui permette de créer l’effet souhaité.

- J’en peux plus, je vais me coucher, grogne Noah derrière moi.

Je relève brièvement la tête vers lui, un peu catastrophé.

- Mais non, tu es le seul qui arrive à me relire !

Mon mentor grommelle, sa voix fatiguée trahissant tout de même un fond de sourire :

- T’avais qu’à mieux écrire quand Wassim te le disait, imbécile.

Je lève les yeux au ciel et, bougon, lui souhaite bonne nuit malgré tout. Son sourire fait cette fois surface, venant se fondre sur ses lèvres, et il s’approche pour déposer un baiser sur mon crâne avant de faire demi-tour, d’enfiler sa veste et dans un geste de transplaner. J’observe longuement l’endroit vide où il se trouvait il y a quelque secondes et relâche un grand soupir. Mes mains tremblent, mon cerveau est vide, la potion dans la marmite complètement foutue, autant prendre une pause.

Bazar ambiant sur le bureau. Mains qui se faufilent sous les pieds, retournent le tout, à la recherche du graal. Feuilles de mandragores, roulées sagement, m’attendent sur le bord droit. Je les saisis d’un geste, hésite à me faufiler dans la cour arrière, décide plutôt de faire un tour. Josiah bosse sur un projet pour demain, je ne peux pas — non, ne veux pas — aller le déranger ce soir, ce sera les Embrumes pour aujourd’hui. Trois pas, et la porte de l’atelier claque. Une longue cape beige vient se glisser sur mes épaules, se resserrer autour de mon cou, et sans attendre je quitte ma boutique. Geste de la main, pouce qui glisse contre la paume en diagonale, et les verrous se scellent efficacement, les protections se lèvent. Je ne vérifie rien, et file en direction des quartiers moins doux, des maisons moins familiales, des commerces moins tout public. Mes mains forment distraitement une première roulée, tassant les feuilles. D’un claquement de doigts, le joint s’allume et j’en tire nerveusement une première taffe.

Frisson.

J’erre dans les rues, cherchant mon chemin dans ces quartiers que je ne connais pas assez bien. Combien de temps que je vis là, au milieu de ces bâtiments gris, de cette putain de pollution, des épiceries qui vendent Marmite et fish and chips ? J’y demeure étranger, l’angoisse me saisissant dès que je m’y aventure trop longtemps. Je n’ai jamais aimé cette ville. Heureusement, là-bas, là, tout droit, puis troisième à gauche, la sixième maison sur la droite - là ! Restaurant africain d’apparence, arrière-cour et sous-sol secrets qui cachent un véritable refuge de colorés sorciers. J’adresse un hochement de tête amical à Maty, qui tient l’accueil du restaurant d’un air désespéré. Je n’aimerai pas non plus rester ici quand tout le bonheur ne se tient qu’à quelques pas. Elle agite sa baguette et, aussitôt, des voiles de tissus africains se révèlent devant moi, cachant l’entrée de l’Antre. Je termine ma roulée d’une dernière taffe et l’écrase dans un des cendriers du restaurant avant de pénétrer dans le refuge.

La musique vrille mes tympans, et aussitôt un sourire se glisse sur mon visage. C’est peut-être l’adrénaline du son, ou la légèreté que m’offre la mandragore, toujours est-il que mon corps se déhanche aussitôt, mes épaules s’agitent, mes mains se glissent pour serrer celles des gens que je croise alors que je me dirige vers le bar. Il est là, comme tous les vendredis. Aussitôt, mes lèvres se posent dans sa nuque, et il frissonne. Il ne dit rien, pourtant — il sait que c’est moi. Je suis le seul, à le toucher si clairement, le seul aux lèvres qui lui donnent aussi chaud. Il aimerait bien m’avoir tout à lui — je le vois dans ses yeux. Il sait aussi que ça n’arrivera jamais — Josiah. Ce soir, seulement, ce sera lui. Pour me faire oublier les potions ratées, ces carnets illisibles, qui auraient mérité que Wassim soit toujours en vie, pour oublier qu’il est mort, et que c’est irréversible. Oublier les échecs, juste pour ce soir, dans des bras adorateurs. J’aime être adoré, vous le savez, tout le monde le sait — il le sait. Alors quand il se tourne, pour enfin me regarder, ses yeux sont amoureux, et ça me fait bander.



Mal de crâne monstrueux. Musique lourde qui tonne, jambes douloureuses qui ont du mal à se relever. Il m’observe du coin de l’oeil, sourire moqueur. Ma main se dresse, lui offre un beau majeur. Il se penche, dépose une myriade de baisers sur ma tempe, ça suffit pour me faire me relever. Sourire désolé, il hausse les épaules et quitte la pièce. Je ne le recroise pas avant de partir, jette simplement un coup d’oeil à l’horloge, grimace en voyant l’heure qu’il est. Noah aura ouvert la boutique sans moi.

Foutue boutique.

Quelle idée de se poser, de faire le mec sérieux, de devoir créer à la chaîne. Tout ça pour Ses beaux yeux, ce foutu con. Il faut que j’y retourne, pourtant, et ma main se glisse automatiquement dans la poche de mon pantalon ample, pour attraper mon paquet de mandragore. Noah est sûr que ça a contribué à déglinguer Wassim, il n’aimait déjà pas quand on en fumait trop ; aujourd’hui, il ne voulait même pas en sentir l’odeur. Je vais devoir rentrer à pieds, que ça se tasse. J’ai les idées en vrac, la volonté à moins mille, le mal-être qui me prend à la gorge. Ça fait le mec assuré, ça baise à droite à gauche, ça tombe fou amoureux, ça crée des potions de génie, et c’est même pas foutu d’aller bien, d’être heureux. Ça se came pour oublier.

C’est ce pays — il me fout en vrac. Ça me met de travers, ce ciel gris, ces gens trop blancs, ces dégaines trop tristes. Même la chaleur de l’Antre, les bras serrés d’hier, même l’idée de rentrer et de profiter de Josiah, même ça, aujourd’hui, c’est pas assez fort. J’ai besoin de tout envoyer valdinguer, besoin de me retrouver. Besoin de voyager — la belle affaire, et pour aller où ? Bordel, j’avais jamais eu à me poser cette question, je partais, et c’était tout. La vie de jeunesse — c’est ça, peut-être, c’est la crise de la trentaine, ce foutu concept de blancs, qui vient me saper le moral. Il faudrait une victoire, une motivation. Même d’aller bosser, même de créer, ça me motive pas aujourd’hui. J’arrive à rien, c’est illisible, ça s’auto-détruit, personne n’y comprend rien. J’étais seul, pendant ce voyage, en plus, Noah et Josiah peuvent se souvenir de rien. J’avais écrit à Wassim, pour lui en parler, mais les lettres ont disparu quand il est monté au ciel.

Et puis, soudain, l’illumination.

Je m’arrête en pleine rue, la bouche ouverte, ma cigarette entre les doigts, et je me sens comme un con. Comment ai-je pu l’oublier ! J’ai un rire heureux, un vrai cette fois, pas un de ceux que j’ai forcé hier, un vrai au plaisir de la journée qui va s’ensuivre. Je jette la roulée au sol, je frissonne au bonheur artificiel qu’elle provoque en moi, en toutes ces bonnes ondes qui se sont propagées dans mon esprit — l’idée, elle, pourtant, n’est pas artificielle, ni même débile. C’est un coup de génie. Du plaisir deux-en-un. Je débarque dans une boutique, le premier bar à la con que je choppe, dans ces quartiers pourris, et je demande un bout de parchemin, deux trois gouttes d’encre, et mon message est rédigé, envoyé, illico-presto.



Mon sac sans-fond cogne contre ma hanche lorsque j’atterris avec une fausse légèreté dans la neige écossaise. Si j’ai pâli dans les longs mois passés dans ce pays terrible, je n’ai au moins rien perdu de mon aptitude à transplaner, renforcée au rythme des centaines de voyages effectués. C’est un regard peu avenant que je porte sur les maisonnées qui se dressent ça et là dans l’espace blanc qui me fait face, et je grimace longuement. Plutôt que de se retrouver comme des personnes civilisées dans un bar londonien, à des heures respectables, dans les alentours de vingt-deux heures, sa chère correspondante avait préféré faire les choses à l’anglaise, petit thé à six heures, dans le trou du monde écossais. J’ai un frisson d’horreur devant une des vitrines - Pieddodu, rien que le nom, pauvres anglais, bordel.

Le rendez-vous s’est enchainé très vite, je pue encore de la soirée de la vieille, sa cologne s’étant incrustée dans chaque pore de ma peau, la mandragore semble ne faire qu’un avec mon souffle, et je me méprise légèrement d’offrir un portrait aussi terrible à ma douce, après de longues semaines sans se revoir. Elle est là, dans un café plus discret, je l’aperçois à travers la fenêtre. Respiration longue, main passée sur le visage, dans l’espoir d’y effacer toutes traces de mes excès. J’ai un beau sourire sur les lèvres lorsque j’ouvre la porte du café, et mes bras s’écartent dans une embrassade accueillante en m’avançant vers ma vieille amie.

- Hekate, wam mnandi, comment tu vas ? Qu’est-ce que ça me fait du bien de te voir ! Enfin, un visage aimant et aimé dans cet univers !

Un rire chaud m’échappe alors que je dramatise l’instant, et que je la serre contre moi, véritablement soulagé.

- Tu as réagi si vite, ça t’excuserait presque de me faire venir aussi haut sur la planète, j’ajoute, moqueur.

Mon crâne n’en fait que des siennes et, louchant sur le verre de mon amie, je me demande si elle compte véritablement s’en tenir au thé, ou si un petit whisky se glisserait bien devant moi.
Awful
Hekate R. Murphy
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Jeu 9 Mai - 2:36
Blanche neige fait fondre Chaude braise


Ft @Nasiya Abasinde ( 2.029 mots )

La pression écrasante, dans son crâne, se fit plus forte et plus sourde, alimentée en écho par les pulsations fébriles de son coeur affolé qui s’emballait depuis plusieurs minutes déjà. Derrière les paupières closes, à la peau opaline veinée de pourpre, les yeux s’agitent spasmodiquement. Gauche droite. Droite gauche. On les voit rouler sous la membrane fine, et sur l’écran translucide qu’elles forment se tissent des images. Nébuleuses, irréelles, l’endormie ne peut immédiatement en saisir le sens. D’ailleurs, elle ne le peut que rarement. Elle devint spectateur impuissante sous le regard céruléen d’un énorme chat assit au pied du lit. L’étau se resserre autour de ses tempes. Elle en suffoque, les côtes brisées sous des assauts dont elle ne peut prévenir l’arrivée. Elle cherche l’air. Fronce les sourcils. Ses lèvres s’ouvrent en une inspiration désespérée pour obtenir un tant soit peu d’air. Elle n’en demande pas plus, une molécule, un atome. Rien de plus.

Et dans un claquement si violent qu’il s’en fait presque audible, tout s’arrête. Les bribes colorées s’estompent, le sang reprend sa course tranquille et la tension cesse d’emballer son coeur. La sorcière reprend conscience à la sensation de vibrisses lui chatouillant le nez, la faisant se détourner, repoussant la figure féline d’une main patraque. Une langue râpeuse vint s’égarer sur son index.

-Dégage, Selkkie !

L’animal pousse un miaulement outrée, plantant ses petites dents pointues dans la chair tendre qui reliait son pouce à son index. A côté de la céphalée qui tabassait sa tête, la piqûre lui sembla d’une douceur incomparable. Ses yeux, encore flous et vagues d’avoir regardé sans comprendre, se fermèrent à nouveau pour un instant.  Pour se faire pardonner, elle gratouilla doucement le dessus de la tête du chat, qui enclencha aussitôt un ronron apaisant, se dandinant d’une patte sur l’autre, la pression sur ses coussinets dévoilant de redoutables griffes rétractiles. Il posa l’inférieur droit sur son ventre, et Hekate leva l’index pendant que dans sa tête, elle comptait les secondes. Vingt. Trente.

- Tu attends !  

Quarante. Une minute. La torsion caractéristique de son estomac lui fait repousser les draps gris gorgés de sueur. Et miauler le chat de nouveau. Sur son parquet usé résonnent le bruit mat de ses pas précipités alors qu’elle court, tant qu’elle le peut, en direction de la salle de bain. Le premier haut le coeur la prend alors qu’elle se penche au dessus de la cuvette. Son corps se contorsionne sous des spasmes qu’elle ne contrôle pas, tentant d’expulser le vide de son ventre. Les convulsions vaines lui font monter des larmes amères aux yeux, et elle sent rouler sur sa langue une âpreté répugnante alors que sur son bras, écrits à l’encre la veille au sol, la narguent les oghams dessinées. Plus de rêves, hein. Conneries. Elle sait. Au fond d’elle, Hekate sait que ce ne sont pas des rêves. Mais c’est rassurant, de s’en persuader. Les jours où rien ne se passe, elle bénie Ogme et Morrigan. Et malheureusement, parfois, il y avait des jours sans.

Lentement, la tempête cesse, et elle se redresse, se rinçant la bouche presque aussitôt, alors que Selkkie, avec sa tête de ravie de la crèche, vint se hisser sur le lavabo et observe sa compagne entrer dans la douche. L’eau fraiche est un délire sur sa peau brûlante lavée de sueur. Elle lui apporte, l’espace d’un instant, une sérénité bienvenue. Eloigne la douleur. Chasse les images. Dissout la sensation fourbe et écrasante qu’elle aurait pu faire quelque chose si elle avait comprit.

Elle ne comprenait jamais.

Plus d’une fois elle avait imploré ses dieux de cesser de lui envoyer leurs avertissements. Elle n’était pas bonne messagère. Mais tout avait continué. Elle s’était sentie bénie, de la confiance qu’on lui accordait. Mais pesait sur sa tête la douloureuse épée de Damoclès de décevoir.


...


Attablée devant une pile de bouquins, l’Irlandaise leur jeta un coup d’oeil mauvais, comme si toute sa fatigue était entièrement de leur faute. Il fallait bien un coupable. Perchée dans un coin du bureau massif, le chat s’était approché pour renifler d’un air très intéressé la tasse de thé noir moult fois remplie depuis le début de la journée et qui pourtant n’avait pas réussi à effacer son mal de crâne. Pas plus que le frugale repas qu’elle s’était forcée à avaler, descendant une demi heure à peine dans la Grande Salle du château. Elle ne voulait pas parler, pas faire la conversation, pas plus qu’elle ne voulait croiser du monde. D’une main agacée, l’enseignante repoussa la montagne de travail un peu plus loin, et s’enfonça dans sa chaise jusqu’à pouvoir poser sa tête douloureuse sur le dossier.
Selkkie miaula.

- Bosse à ma place, si t’es pas content !

Il bondit hors du bureau, pour aller se lover sur le dessus de sa malle, ignorant comme toujours le petit panier confortable que lui avait installé sa maîtresse, enfouissant son museau sous l’épaisse fourrure de sa queue en panache.

-Que de la gueule, hein.  

Un sourire exténué étira ses lèvres roses. De ses doigts elle se frotta les yeux, alors que d’un murmure, accompagné d’un tracé de l’ongle sur la céramique de la tasse, elle réchauffait le breuvage.  Il fallait vraiment qu’elle n’ait rien d’autre à foutre de son samedi pour s’acharner autant à préparer un cours correct. Et pourquoi est-ce qu’elle ne l’aurait pas passé au lit, hein ? A ne rien faire, si ce n’est fixer le plafond en cajolant sa boule de poils ? Putain, elle connaissait une époque où elle ne serait pas sortie du lit avant midi, terrassée par une gueule de bois à en faire pâlir le démon. Est-ce que c’était ça être responsable ? Hekate haussa les sourcils. Elle n’espérait pas, bordel, sinon elle n’allait pas tarder à dépérir.

La païenne venait de céder à l’appel moelleux et bienfaiteur de son lit, s’étirant de tout son long sur les draps lorsqu’elle reçu le message. D’abord, elle se retourna, bien décidé à l’ignorer. Peu importe de qui ça pouvait bien provenir, elle avait dit qu’elle ne voulait personne. Personne. Et puis, dans un grognement, la jeune femme s’était retournée pour saisir le petit papier qu’elle avait parcouru en diagonale jusqu’à s’arrêter sur la signature. Pour la première fois de la journée, son visage se fendit d’un grand sourire alors qu’elle forçait sur ses abdominaux douloureux pour récupérer une plume dans son bordel. D’une écriture fine et serrée, elle répond dans la foulée.

Il était en vie, c’était bon à savoir !

Une nouvelle douche plus tard, et elle était habillée, emmitouflée dans un énorme pull en grosse laine d’un jaune citron, pour se prémunir du froid glacial qui soufflait dehors. Elle adorait l’Ecosse, mais force était d’avouer qu’on s’y caillait quand même beaucoup ! La tenue fut complétée par une écharpe noire tricotée à la main pendant ses heures d’insomnies, et qui donnait l’étrange impression qu’une grosse bêbête lui mangeait le bas du visage. D’un index impérieux, elle pointa le chat.

-Je sors, Selkkie ! Tu gardes le château !  

Bien évidemment, il n’en avait strictement rien à foutre, et ne releva même pas la tête lorsque la porte se referma derrière elle en chuintant légèrement.






Tourbillons, bourrasques, le vent soulève les feuilles qui s’échouent au sol en un sifflement qui accentue un peu plus l’angoisse de la nature coupée de toute vie. Elle a beau se rassurer en se répétant que bientôt, à Yule, le nouveau cycle recommencera, elle ne peut s’empêcher de sentir s’immiscer en elle un désespoir étrange, sans âge, face aux arbres décharnés. En raison des sorts anti-transplanage, il lui avait fallut s’éloigner de l’enceinte de Poudlard, et bien qu’elle ne mit qu’une dizaine de minutes à rejoindre l’endroit où elle pourrait enfin le faire, lorsqu’elle forma dans son esprit le petit salon de thé de Madame Pieddodu et qu’elle sentait la sensation suffocante du transport l’envahir, elle était frigorifiée. Bien que son envie de fumer une clope de l’étui dans sa poche arrière se fasse grande, la brune ne s’arrêta pas, poussant la porte de l’échoppe presque déserte. Étonnant, pour une heure de thé. Mais sans doute le froid dissuadait-il les moins téméraires à se risquer à l’extérieur, préférant rester bien au chaud dans le cocon réconfortant de leurs foyers.

Elle était en avance, ou bien il était en retard. Qu’importe l’heure, de toute façon, le principale était qu’ils se retrouvent après… combien d’absence ? Trop longtemps, c’était certain. D’une main légèrement rougie par le froid, elle tira un petit fauteuil dans lequel elle s’installa après avoir passé commande d’un thé brun coupé d’une rondelle de citron. Y’a encore quelques mots, c’était avec de la tequila qu’elle aurait agrémenté ledit agrume. Mais il fallait croire que les gens changeaient. Ou, plus probablement, que comme la nature endormie, elle se mettait en veille lors des mois les plus froids de l’année. Les beaux jours verraient revenir la Hekate que tous avaient toujours connu.



L’attente fut brève. Si brève qu’elle passa presque inaperçue. Le temps qu’elle retire sa grosse écharpe et que l’on dépose sur la table ornée d’un horrible petit napperon au crochet la tasse tout aussi ignoble, aux petites fleurs roses, que la clochette suspendue au dessus de la porte d’entrée faisait entendre son tintement clair. Hekate détourna le regard vers la porte. Et ses yeux verts d’eau s’illuminèrent, effaçant un instant les cernes violacées qui en ornaient le pourtour. Son genou tape dans la petite table tant elle se presse pour se lever à son tour, faisant dégouliner quelques gouttelettes d’eau tintée dans la petite coupelle. Sauveuse, cette coupelle. Elle savait parfaitement que la gérante aurait grogné si elle s’était avisée de renverser ne serait-ce qu’une particule de thé sur son napperon immaculé. Ses bras s’ouvrent, en automatisme face aux siens qu’il présente grand écartés, l’invitant à s’y loger un instant pour des retrouvailles bien méritées.

-Mo dheartháir ! T’es vivant, grand couillon ! Qu’est-ce que le méchant univers t’a fait pour que ce soit ma tête qui te rendes heureux ?

Avec un plaisir non dissimulé, elle s’abîma dans son étreinte, refermant ses bras fins dans son dos, les doigts endoloris légèrement crispés sur le tissu de sa veste. Elle le serra contre son cœur, un peu fort, comme pour lui faire sentir qu’il n’avait plus intérêt à repartir, maintenant qu’il était là. Des fois qu’il changerait d’avis. Sait-on jamais. Son rire clair, d’abord, puis sa voix étouffée par son épaule :

- Fallait pas venir si t’avais peur d’avoir froid, je t’ai pas forcé. J’aurais pu te menacer, mais t’y aurais pris  ton pied.  

Elle inspire profondément, et une odeur familière lui chatouille les narines, la faisant sourire. C’était si bon de le serrer contre elle. De le retrouver. L’étrange sensation d’être en voyage couplée au bonheur d’être enfin rentrée à la maison.

-Hm… Tu sens bon. Tu as recommencer à fumer du bio ?

La sorcière se recule, pas trop loin, suffisamment pour pouvoir l’observer, le bonheur défroissant quelques peu ses traits fatigués. Redécouvrir les traits de son visage, de cet ami cher à son cœur qu’elle ne voyait pas aussi souvent qu’elle l’aurait désiré, et que pourtant elle chérissait bien plus que la plupart.  Chassant les visions et les cauchemars, la douleur qui tapait - constante - dans ses tempes pour…Se remémorer les prémices de l’amitié forgée sur les voyages, ailleurs, lorsqu’ils n’avaient tout deux aucunes responsabilités, aucunes chaines mordantes aux poignets. Une époque à la chronologie floue. Si loin, et qui pourtant était hier.

-Tu es affreux. Tu verrais ta tête, c’est effrayant. T’as oublié comment dormir, dans la Grande Capitale ?  

D’un geste gracieux de la main, elle l’invite à s’asseoir en face d’elle, souriant déjà à l’idée de le voir tasser dans ce petit fauteuil à la couleur parme passée. Ses genoux craquent doucement alors qu’elle reprend place à l’endroit précédemment quitté, appuyant son dos contre le rembourrage moelleux.

-Qu’est-ce que tu fais là ? Tu t’es perdu ? J’ai eu peur en recevant ton message, j’ai cru qu’il t’étais arrivé quelque chose de grave. Tu m’écris tellement peu souvent que j’avais fini par penser que tu ne savais pas.  

La sorcière lève l’index, coupant une potentiel réponse, et son sourire se fit mutin, taquin, malgré ses yeux étincelant de plaisir.

-Plus important encore : Est-ce que je t’ai manqué ?  



lumos maxima


GEALACH DUBH

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Jeu 9 Mai - 4:17

Blanche neige fait fondre chaude braise

L'Écosse quand mon corps rêve de Porto, douce amie, ne me trahis-tu pas ?


J’ai ce sourire, là, ce sourire des gens débile heureux, qui revoient une personne trop aimée, trop douce, trop tendre, et qui se demandent comment ils ont fait aussi longtemps sans les serrer contre eux.

- Bon vivant même, béni sois les dieux !

Mes bras se resserrent sur elle, les siens sur moi, et on s’étreint comme si une vie nous avait séparé, on s’étreint avec un plaisir bien trop tangible, ça me renverse un peu. C’est une de ces nanas comme ça, une de ces personnes que tu rencontres, et tu sais qu’elles resteront dans ta vie. Elles s’y glissent, elle apposent leurs marques partout, elles te rendent dépendant d’elles, de leurs sourires, de leur intelligence, de leur amitié. Si j’avais toujours eu du mal à déclamer mon amour, l’amitié était un des sentiments qui me montait le plus au coeur et se répandait sur mes lèvres, se déversait sur le monde. Peu avait leur place dans ce sanctuaire sacré de l’amitié - mais les gens comme elle, vous le savez, vous aussi, les gens comme elle, ils te mordent le coeur et s’y accrochent, inlassablement.

Mon rire se fond dans le sien et je trouve rien à rétorquer, parce que c’est bien trop vrai.

- Tu sais bien que tu me fais de l’effet, ma tendre.

Ma main se glisse dans son dos, le caressant doucement, retrouvant avec plaisir les courbes de son corps — il n’y avait rien, entre nous, seulement cette familiarité, ce contact facile, cette tendresse héritée des moments de panique, des moments de rire, de découverte, que le voyage ensemble entraîne.

- Fumer du bio, c’est comme ça que vous appelez ça, ici ? Ma gorge tressaute de rire et il me faut quelques secondes avant de confirmer, en tapotant ma poche : Si t’es pas devenue trop coincée parmi tous ces anglais, je t’en roulerai une ou deux, sois sage.

Elle s’éloigne quelque peu, me donnant le plaisir de pouvoir l’observer enfin, véritablement, sous toutes les coutures. Elle est fatiguée, ça crève les yeux. Inconsciemment, mon pouce joue avec ma chevalière, et je dois me faire force pour ne pas la soulager instantanément, au moins un petit peu. Ses yeux sont cerclés de cernes, leur pupilles brillent d’une envie de rejoindre Morphée, tant de détails que son sourire, tendre, véritablement heureux, cache presque assez. Malheureusement pour elle, le sommeil reste mon métier, et ça me crève le coeur de la voir comme ça. Mon début d’inquiétude se transforme en un immense éclat de rire alors qu’elle enchaîne, qu’elle me terrasse, encore et toujours, de ses phrases qui tombent, qui déciment, qui s’acharnent. Je ris, et ça me fait du bien — mes nerfs se desserrent, mon cerveau s’oxyde et cette fois, amen à ça, ce n’est pas dû à de la mandragore.

- Tu peux parler, sale sorcière, tu as vu ta face ? On pourrait faire naviguer les dieux antiques sur les plis de tes cernes.

Je suis son mouvement et, à regret, quitte son étreinte chaleureuse, pour venir m’assoir sur les sièges odieux qui me sont proposés. Je tâte du bout des doigts le confort de l’assise avant d’y poser mon fessier, et grommelle devant la taille ridicule de la chose. C’est un salon de thé pour les nains, ou bien tous les anglais sont-ils formés comme des asperges pour tenir à l’aise dans ce cauchemar de fauteuil ? Je bougonne toujours en plaçant mon sac à mes pieds, et mes mains se glissent aussitôt après vers mes tempes, par automatisme. Foutu mal de crâne, cet abruti avait pas idée de baiser aussi fort, de mettre la musique aussi lourdement, de me laisser dans cet état. J’aurais jamais dû sortir moi aussi, j’aurais pas pu essuyer mes échecs comme toute personne normale, à boire un petit verre avant de retrouver Morphée ? Non bien sûr, il me fallait du plaisir, trop de plaisir, celui qui te fait voir les étoiles, penser à tout sauf à Dieu, qui te fait gémir et craquer, celui qui te laisse dans un piteux état, incapable de dormir et pourtant terrassé. Je lève la main, pour alerter la patronne, mais elle semble trop occupée à servir un couple qui se lèche la bouche plus qu’autre chose. Du mépris se tasse dans mes yeux — heureusement ma tendre rattrape mon attention.

Elle déballe ses questions, ça s’enchaine, de sa voix intéressée, active, qui s’acharne contre mon mal de tête. Je n’ai même pas le temps de répondre, un pauvre début de mot se meurt sur mes lèvres, que déjà elle relève l’index, autoritaire, suspendant l’instant. Je fronce les sourcils, et m’interroge sur ses nouvelles facéties, lorsque son sourire se transforme de tendre à taquin.

- Plus important encore : Est-ce que je t’ai manqué ?

Un éclat de rire me traverse et je me penche vers elle, le regard lourd de sens, le sourire dévastateur, ma voix toujours aussi grave :

- Wam mnandi, c’est la dernière fois qu’on se sépare aussi longtemps.

Je saisis sa main, y dépose un baiser avec un sursaut de sourcils, dans l’espoir de la faire rire, d’alléger cette situation. Je n’aime pas cela, ces déclarations — c’est instinctif, ces choses-là, elles traversent l’âme, elles parlent au coeur, elles sont présentes dans l’instant, ni à dire, ni à avouer. Pour elle, mes mots se délient tout de même ; Josiah en crèverait presque de jalousie. Mais elle, c’était Hekate, et ce bout de bonne femme, il lui ferait dire presque n’importe quoi. Ma main reste dans la sienne, lui caresse la peau, et le contraste de sa blancheur contre ma peau me fait toujours autant sourire. Douce chose fragile et si forte à la fois. Mes doigts la relâchent alors que je me recale inconfortablement dans le dossier, lui offrant un sourire moqueur :

- Pour répondre à tes questions, je sais toujours écrire, t’es juste pas si importante que tu t’acharnes à le penser, crapaud. Mais avant d’engager le vif du sujet, tu veux bien que j’abreuve ce pauvre corps de dieu, mmh ?

Je me tourne vers la patronne, et lui adresse un sourire éclatant :

- Vous servez des choses un peu plus potables que de la pisse d’herbes, dans ce salon ? Pas que ça soit de votre faute, mais c’est franchement insupportable, le thé. Alors, un café, ou mieux, un irish coffee, c’est possible ?

Elle me mitraille du regard, et je sens d’ici la vague de « fichus étrangers insolents » qui émane de ses pensées ; pourtant, quelques secondes plus tard, un café alcoolisé vient bel et bien se poser sous mon nez. Je la remercie d’un geste et trempe aussitôt mes lèvres dans la boisson, mon corps réclamant à grands cris une dose de calmants. Seulement alors je repose mon regard dans celui d’Hekate, étendant les jambes bien en face pour trouver un semblant de confort. Ma main s’agite nerveusement, déjà en manque de mandragore.

- Bordel, que c’est loin l’Islande, la Finlande, ces moments de rêve.

Je sais pas trop par où commencer, quoi lui dire, comment déballer. Qu’est-ce qu’on s’était dit, pour la dernière fois ? Qu’est-ce qui avait marqué notre vie, déjà ? Ça fait trop longtemps, ce petit corps, sa petite tête, je savais plus comment lui parler.

- Depuis, y a eu de la merde, y a eu… le bio, hein, ce foutu bio, un peu trop de bio. Je peux plus sans. Pourtant, je l’ai retrouvé. Lui, tu sais. Je t’ai déjà parlé de… Bref, bordel, c’est pas pour ça que je viens. C’est pas le club des anonymes qui s’épanchent, ici. J’aurais besoin de toi et de ta mémoire pour un boulot, tu crois que tu pourras faire fonctionner ta caboche ?

Je relève les yeux vers elle, je la dévore du regard, elle sait combien je l’aime, c’est comme ça qu’on fonctionne.

- Mais c’est pas urgent, j’suis pas venu ici que pour causer potions et magie, calme tes gros yeux. Raconte-moi, toi, qu’est-ce que tu viens foutre dans ce blanc cassé ?
Awful
Hekate R. Murphy
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Ven 10 Mai - 1:22
Blanche neige fait fondre Chaude braise


Ft @Nasiya Abasinde ( 1.798 mots )

Un millénaire les avaient séparés. Une vie, une éternité. Elle en avait presque oublié les traits de son visage doux, et son aura apaisante. Contre son coeur emplit de l’allégresse de le revoir enfin, elle l’étreignit à en crever, pour l’y graver, l’y conserver. L’empêcher de partir à nouveau loin d’elle, lui faire jurer de rester, au nom de leur amitié. Pourtant, il y demeurait déjà, niché au creux de sa poitrine, et à chaque seconde de chaque jour, une partie de son palpitant battait pour lui, comme pour tout ceux qu’elle aimait. Ils étaient peu. Les voyages avaient été un calvaire autant qu’une bénédiction. De Poudlard, de son enfance, il ne lui restait que peu d’amis. L’éloignement avait distendu les liens jusqu’à les faire céder sous l’absence. Et depuis son retour, le regard changé par les balades, ils n’avaient pas nombreux à avoir trouvé grâce à ses yeux. Oh, bien sûr, il y avait des gens qu’elle appréciait. Avec qui elle aimait passer du temps, discuter, sortir. Mais peu avaient le privilège de compter vraiment. Peu importaient autant que lui.

Non. Non, en vérité, aucun n’importait autant que lui.

La Sorcière rit, heureuse. De ces bonheurs un peu étranges, qui font planer bien plus longtemps que le plus puissant des opiacés. Qui réchauffent les veines aussi sûrement qu’un bon whisky. Le rouge lui monte aux joues.

-Tu sais bien que tu me fais de l’effet, ma tendre.
-  Je sais mon amour. Malgré tout, j’espère vraiment que c’est ta mandragore, que je sens dans ta poche.

Son visage s’éloigne un peu, et elle desserre ses doigts, le temps de déposer le dos de sa main sur son front, se pâmant dans ses bras dans une comédie surjouée dont le décor aurait put être une ancienne tragédie grecque.

-Oh, Nasiya, si seulement tu naviguais sur l’autre rive…

La main tantôt apposée sur son front vient trouver sa place sur sa joue, caressant doucement la peau sombre de la pulpe douce de son pouce. Ses traits sont presque aussi tirés que les siens. Le sommeil semble avoir déserté les deux amis dans le café rose qui servait de théâtre joyeux à leurs retrouvailles tendres. Etrangeté, pour un trafiquant de chimère, un vendeur de songes. L’un comme l’autre, la stabilité économique et sociale faisaient peser sur leurs épaules d’étranges fardeaux, ternissant un peu l’éclat qui siégeait en eux. Indéniablement, ils avaient perdus de leur plussoyance.

-Je suis professeur, maintenant. J’ai été obligée de changer mon langage, et de sacrifier au besoin quelques nuits de sommeil que pourtant je mérite, je promets. Honte à moi, j’espère que dans ton infinie bonté, le dieu que tu es saura me pardonner. Et m’en donner un peu plus que deux, au nom de la belle amitié qui est la nôtre.

Combien de temps est-ce qu’elle n’avait pas fumé ça ? Qu’elle ne s’était pas laissée aller dans les bras doux, empoisonnés des détentes chimériques et artificielles de la mandragore ? Longtemps, sans doute. Depuis qu’elle était rentrée en Ecosse. Et pourtant, elle se souvenait presque avec exactitude de la béatitude temporaire qui l’avait envahie. Comme elle pouvait le comprendre, alors… Hekate reprend son siège, avec un plaisir qu’elle peine presque à dissimuler. Dans ses muscles infuse la fatigue distillée par une nuit trop courte, trop agitée. Les rendant lourds. Gourds. Embrouillant sa vision si bien qu’elle aurait parfois l’impression de nager dans le brouillard. Ses yeux sont épuisées, à force de s’user sur des livres et des manuscrits pour retarder au possible l’endormissement redouté. Pourtant, ils pétillent lorsqu’elle le regarde, qu’elle le détaille, avec un bonheur presque avide. Frénétique.

Extatique.

L’observer se tortiller dans ce si petit siège la fait rire à nouveau alors qu’il tente de forcer sa carrure dans l’étreinte du siège moelleux, qui pourtant n’attend que lui, tout en grommelant on ne savait trop quoi. Ca aussi, ça lui avait manqué. Hekate s’appuie au fond de son fauteuil, presque provocante tant l’assise lui sied bien, et dépose ses avants bras sur le bord de la table, les mains nouées négligemment posées sur la décoration crochetée alors qu’elle croise les jambes.

Il lui baise la main. Elle sourit.

- La séparation est de ta faute. Tu ne m’écris jamais. Tu ne m’aimes plus, tu ne me regardes plus. Je crois que nous n’y survivrons pas, mo grà.  

Sans même chercher à résister à la douce pulsion qui s’empare d’elle, ses doigts viennent chercher sa joue, la pinçant légèrement entre le pouce et l’index replié.

-Mais quel charmant garçon tu es devenu. Te rends-tu comptes ? La dernière fois que je t’ai vu, tu n’étais qu’un petit garçon, et voilà maintenant que ma jeunesse s’envole.

Son éclat de rire enjoué fait sursauter la taulière,  qui décoche aux deux amis un regard réprobateur. C’était un lieu de tranquillité, et le duo détonait beaucoup. Qu’importe. N’avaient-ils pas l’habitude de détonner partout où ils allaient, de toute façon ? Ils étaient trop… exubérants. Trop vifs. Trop enjoués de tout et pour tout. Et seule la fatigue qui peignaient leurs visages en identique garantissaient qu’ils ne soient pas obligés de quitter les lieux rapidement. A moins qu’ils ne s’assagissent, depuis le temps ? Foutaises. Des feux comme eux, ça s’éteint ou ça consume, rien de plus et rien de moins.

Ses iris à la couleur de tourbe de son pays natal dérivent sur les jeunes amoureux, les lèvres constamment scellés en un baiser langoureux qui lui fit lever un sourcil alors qu’elle sent la main chaude de Nasiya se glisser sur la sienne, tranchant de sombre sa peau de lait.

-Qu’est-ce qu’ils font, les deux connards ? Il l’embrasse, ou il essaye de la féconder ?

Sa contemplation de l’amygdalectomie qui s’opère visiblement un peu plus s’achève aussi vite qu’elle a commencé, et l’Irlandaise balaye les élucubrations de son ami d’un geste impérieux de la main.

-Pf. Foutaise. Abreuve toi tant que tu veux, vieux fou, je sais que tu m’aimes.

Elle l’affirme, elle le sait. Ca n’était pas une de ces amitiés bizarres, où il fallait toujours prouver à la seconde partie combien on tenait à elle. Non, il l’aimait, elle l’aimait, c’était réglé. Ils étaient tous les deux au courant, ça n’était plus à démontrer. L’arrivée de madame Pieddodu fait jouer sa petite silhouette en réflexion dans sa tasse de thé maintenant refroidie.

-Vous servez des choses un peu plus potables que de la pisse d’herbes, dans ce salon ? Pas que ça soit de votre faute, mais c’est franchement insupportable, le thé. Alors, un café, ou mieux, un irish coffee, c’est possible ?

Hekate roule des yeux, son rire soulevant sa poitrine, et s’attira également le regard indignée de la pauvre tenancière qui s’éloigne, marmonnant quelques choses dans la barbe imaginaire accrochée à son menton. Mais quel couillon.

- C’est malin, tu viens de faire renaître un foyer de racisme à Pré au Lard. Bravo. C’est un petit village, ici, tu fais peur aux gens, sois gentil.

L’Irlandaise soulève sa tasse tandis que - à sa grande surprise - on dépose devant son ami la tasse de la boisson demandée. Elle se serait plutôt attendue à ce qu’elle revienne avec la cafetière brûlante pour la lui renverser sur sa sale petite tête qui n’en faisait qu’à sa tête. Ses lèvres se déposent sur le bord, et elle laisse couler le long de sa gorge une petite gorgée du breuvage tiédie, auquel le tanin trop infusé confère une saveur âcre. L’Islande. Le froid et la quiétude. La sérénité des moments volés au temps et à la vie d’adulte qui s’imposerait bientôt à eux. Un soupir mélancolique lui échappe.

-C’est certain que ça avait bien plus de classe de se pinter la gueule avec vue sur les fjörds… Putain, Nas, qu’est-ce qui nous est arrivés. Pourquoi on est rentrés ? Moi j’enseigne à Poudlard, alors que je n’ai évidemment absolument pas les compétences nécessaire pour supporter une armée de gamins, et toi… - elle balaye légèrement l’air d’un mouvement du poignet - toi tu fais ce que font les gens bizarres dans ton genre. On aurait dû rester là bas. Ou repartir. On serait peut être en Inde, ou en Chine, à l’heure qu’il est. Au moins on ne se pèlerait pas les fesses ici.  

Elle fronça le nez, secouant doucement la tête.

-Vieillir ça nous va pas… T’as pas un truc contre ça, dans ta petite collection du parfait petit chimiste ?

La tasse est reposée, et Hekate s’enfonce un peu plus dans l’assise, calant son dos et soutenant sa tête d’une main, le pouce pressé contre la joue et l’index caressant distraitement sa lèvre inférieure.

-Oh, Lui, hein…

Ses sourcils s’agitent alors qu’elle sent inconsciemment contre son doigt s’étirer ses commissures en un petit sourire narquois.

-Attends. Tu as cette tête fatiguée parce qu’Il te fait du mal, ou parce qu’au contraire il te fait trop de bien ? Si la première solution est la bonne, il faut le pousser dans les marches. Ca passera pour un accident.

Evidemment qu’il lui avait déjà parlé de Lui. De celui qui partageait son lit, qui faisait frémir sa peau et haleter ses lèvres. Voir s’emballer son coeur sans même qu’il n’ai besoin de baisser son froc, d’après ce qu’elle avait déjà vu. Capturant la cuillère qui lui avait permit de remuer son sucre, elle pique un peu de crème sur le sommet de son Irish Coffee.

-Ma mémoire est tienne, cara.  

Elle porte sa trouvaille, son butin à ses lèvres, puis lui rend son regard. Chaleureux échange, jusqu’à ce que sa question ne lui fasse détourner la tête. Pour lui cacher ses yeux, obscurcis. L’étrange étincelle, qui brille en dedans. Et combien elle n’était finalement pas heureuse.

- La seule chose qui casse le blanc ici, c'est toi, mon frère, et heureusement que tu es là pour me colorer l'horizon.Je te l’ai dis. J’ai un poste au château. J’essaye d’apprendre les runes et les Oghams aux gamins. Mais… C’est compliqué. Ma pédagogie se résume à les fixer lorsqu’ils me répondent et à espérer que les escaliers les coinceront dans un coin pour une bonne heure ou deux, alors… Ça n’est pas franchement une réussite.

De l’index, elle crochète l’anse de sa tasse, la levant à mi-chemin avant de se raviser, délaissant le thé pour lequel aujourd’hui elle n’a finalement aucune affinité.

-Parfois je me dis que je devrais me barrer. J’ai rien à foutre là-bas. Mes collègues ne sont pas méchants, pour le peu que je les ai croisés, mais.. Hm. Va savoir. J’ai pas l’impression d’être à ma place et pourtant j’ai le sentiment que je ne peux être ailleurs. J’ai demandé des signes - elle pointe de l’index le plafond - là haut, mais évidemment ils font la sourde oreille.

Ses épaules se haussent. Ses lèvres frémissent en un sourire.

-Allez. Aucune épreuve n'a jamais été surmontée en versant des larmes. Mais ! Si je reste, j’aimerai bien que tu viennes, un jour. Parler de toi, de ce en quoi tu crois, et de ta bague de gonzesse.  


lumos maxima


GEALACH DUBH

You'll never beat the Irish
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Nasiya Abasinde
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Dim 19 Mai - 14:40

Blanche neige fait fondre chaude braise

L'Écosse quand mon corps rêve de Porto, douce amie, ne me trahis-tu pas ?


Elle se tortille sous mes mains, s’en va prendre des airs de déesse grecque torturée par la vie, rentrant de plein fouet dans les débuts de jeu que j’avais lancé. J’étouffe un rire et me contente de la couver du regard, bien trop tendre pour l’image d’homme bougon et charnel que je m’acharne à véhiculer. Ses doigts viennent se poser sur ma peau, je dépose un baiser sur la paume qui m’est offerte, et je m’abreuve, l’espace de quelques instants, de la tranquillité et de la sincérité qu’elle semble m’offrir par ce simple contact. Mes yeux, fermés quelques millièmes de secondes, s’ouvrent avec fracas lorsqu’elle annonce qu’elle était professeur. Je m’éloigne un peu, retenant un rire tonitruant — peu certain qu’elle l’aurait apprécié. Pourtant, mes lèvres tressautent, et mes prunelles se foncent, témoins de mes émois profonds.

- Professeur, ça alors. Si tu me l’avais dit, il y a dix ans… Ma voix est posée, calculée, et finalement se brise d’un petit rire : promis, rien que pour cela, tu en mérites bien plus que deux.

Nous sommes assis maintenant — je suis toujours aussi à l’étroit, dans ce terrible fauteuil. Quelle idée, d’avoir choisi ce salon de thé. Salon de thé. Le mépris est visible. Il s’efface peu à peu alors que je me recentre sur Hekate, ma douce, ma tendre, qui grogne comme une vieille dame et qui replonge dans le théâtral. Mon visage se fend d’un sourire, encore — je n’allais pas y survivre, de rire autant. J’allais rentrer, les traits figés dans une exaltation continue, et Josiah allait m’asseoir, me ligoter, me passer sous le crible : moi, aussi heureux, sur cette terre grise.

- Toi, ta jeunesse, elle est bien enterrée, ma douce amie. Serait-ce une ride, là, juste ici ? je moque alors que mes doigts viennent effleurer une peau fine, légère, détendue, aux rides inexistantes, juste entre les deux sourcils.

Ah, ses femmes, et leur complexe de vieillesse. L’avantage de ma généalogie — je ne prendrais de l’âge, visible, qu’une fois la cinquantaine, peut-être même la soixantaine, passée, mais ce serait brutal, violent, en l’espace d’une nuit, voilà que je ressemblerais à un pruneau fripé. J’espère ressembler à Rami, ce sexagénaire à la puissance folle, aux roulis de la hanche captivant, qui vient rire au nez de tous les garçons qui se bousculent à ses pieds, véritable pacha de l’Antre.

- Ça explique en tout cas pourquoi tu m’invites ici, parmi ces pré-pubères et ces déjà-moisis, je rajoute avec un coup d’oeil mauvais vers la table des sangsues.

Ma main joue toujours avec la sienne, mes doigts se glissant lentement sur sa peau, formant des arabesques de toutes sortes sur son teint de neige. Mes mouvements s’arrêtent et mes doigts s’éloignent de sa peau alors qu’elle balaie ma mauvaise foi par la fenêtre, et la fait s’aplatir le nez dans la neige. Évidemment, que je l’aime, et qu’elle le sait. Pour trancher avec ce trop plein de joyeuseté, cet amour flagrant, je décide de laisser libre court à tout mon odieux — et le pire, ça la fait rire. Douce mère, cette femme est ma dulcinée, Josiah pousse-toi, mon coeur oublie-le, ce serait bien plus simple avec ce petit bout de vieille femme.

- Quelle idée de m’emmener dans un petit village, aussi. Tu sais bien que je prends la moitié de la place, déjà.

J’ai un sourire appréciatif devant la tasse fumante qui est déposé devant moi, et daigne accorder un geste amical à la tenancière qui, décidément, ne méritait pas les retombées de ma mauvaise humeur. Mes lèvres trempent dans le liquide chaud, la boisson glissant le long de ma langue, caressant mon palais, le whisky chaud jouant avec mes papilles. Je gronde de plaisir. Mes jambes s’allongent, mes yeux se figent sur Hekate, ses lèvres menues, son nez délicat, ses longs cils, son visage enchanteur. Elle a un soupir, elle aussi, au souvenir des semaines passées à gambader dans la neige islandaise, à s’émerveiller devant la magie astrale. Je m’imagine, alors qu’elle part dans une diatribe contre notre présent, allongé comme un prince au bord d’une piscine thaïlandaise, vue sur mer, à déguster noix de coco, massé par le plus bel éphèbe, à observer les rituels des plus grands sorciers de la région. Qui avait dit qu’on ne pouvait mêler plaisir et travail ?

- T’imagines bien que si j’avais la formule magique contre cette déprime de vie, je ne serais pas ici… Mais tu sais, peut-être que ça nous fait du bien, mine de rien.

Je repense aux nuits volages, aux nuits de folie, aux nuits dangereuses que j’ai pu vivre, dans le monde entier, à toujours rêver de Josiah, à chercher ses traits dans ceux des gens que je me faisait, au détour de mes recherches. Et je repense, aux soirées que je vis maintenant, où je n’ai qu’à remonter mon escalier, juste ça, pour tomber sur son corps aimé, sur ses yeux doux, sur sa peau luisante. Il y a clairement des avantages, à cette vie de sédentaire.

- On profite des petits plaisirs de la vie — il faut bien aussi, pas vrai ? Immédiatement, je sens un rire me démonter la gorge : bordel tu m’entends, profiter des petits plaisirs de la vie. On dirait une quarantenaire avec ses chats. Mais, promis, c’est pas si mal — on apprécie d’autant plus nos escapades, comme ça. Même si c’est juste un bled perdu au fin fond de l’Écosse. Pourtant, c’était la belle vie, ouais, c’est sûr…

Et ça m’échappe, quelques phrases, sur ce foutu bio, sur Josiah. J’en dis pas trop, j’en dis presque rien, elle rebondit tout de même, pile sur ce qu’il faut — qu’importe le bio, je n’en suis pas à mon premier écart. C’est Josiah, l’important, dans ces quelques phrases, elle-même l’a ressenti. J’ai de la fatigue plein le dos, du trop plein dans les yeux, le cerveau qui n’en peut plus. C’est compliqué, cette assurance continue, ce besoin d’être le meilleur, les travaux infinis, le corps en prend plein la figure, et je ne fais rien pour l’aider. Mais elle efface tout cela, d’un sourire, d’un geste, son petit sourire narquois, toujours celui-là, le même qu’elle sort dès qu’elle en a l’occasion, et dieu sait qu’elle aime se les créer, les occasions. Mon visage calque le sien, et je hausse des sourcils d’un air terriblement suggestif.

- Il est terriblement bon, je n’ai pas besoin de te le redire, tu as vu ce regard qu’il a ? Et ces déliés du français, quand il me parle, Dieu soit loué. Non, rassure-toi, il ne me fait pas de mal. C’est simplement… compliqué. On s’est retrouvés depuis de longs mois déjà, mais beaucoup de choses se sont passées durant les années où on ne se parlait plus — il faut se retrouver, il faut qu’on se fasse face. Parce que je l’a— parce qu’il y a des choses qu’on ressent, qu’on ne sait nommer, parce qu’on est trop possessifs, trop jaloux… Tu sais déjà combien je suis possessif de toi, t’imagines bien comment ça peut tourner quand Jos est concerné, je grogne, mi-rieur, mi véritablement emmerdé.

Je décide alors de couper court à cet élan de vérité, à base d’un sec “ C’est pas le club des anonymes qui s’épanchent, ici”, et je me demande une fois encore où est-ce que je suis tombé gamin pour être un tel handicapé sentimental. Perdu dans mes souvenirs, à la recherche d’une quelconque explication logique, je l’observe distraitement venir picorer dans ma crème et instinctivement, je rapproche ma coupelle de son côté de la table, pour qu’elle y ait accès plus facilement. Mes lèvres se relèvent en un sourire doux lorsqu’elle m’assure que sa mémoire m’est dévouée, et mes prunelles se perdent sur son visage, son regard franc, et je lâche la question qui fâche. Elle détourne le regard aussitôt, et mes sourcils se froncent.

Je me redresse comme je peux dans cette horreur de siège, manque de donner un coup dans les pieds de la table, de renverser toutes les boissons, et abandonne toute tentative de trouver confort dans ce lieu — les yeux d’Hekate me sont toujours détournés, impossible à voir. Elle sait combien je sais lire dans les prunelles des gens, combien leurs secrets me sont dévoilés lorsque nos yeux se lient d’un échange subtil — elle ne sait pas, seulement, combien tous les mouvements du corps me sont révélateurs. L’espèce de rigidité dans son corps, la fatigue sur son visage, ses jambes nerveuses, son maintien bien trop soigné, malgré tout. Que croit-elle me cacher ? J’ai envie de lui prendre ses mains entre les miennes, de les vriller de baisers, de lui dire combien elle est précieuse, combien elle mérite d’être heureuse. Je n’étais qu’un petit garçon, à peine jeune homme, déjà bien trop fier, bien trop séducteur, bien trop affamé, lorsque nous nous sommes croisés, pour la première fois — mes paroles, mon amour, ma tendresse, n’ont finalement peut-être que peu de poids. J’aimerais pourtant la rendre plus heureuse. Quelle idée, de s’enfermer ici. Toute sa vie, elle avait cherché à fuir — et voilà qu’elle s’enfermait.

Je ne dis rien, pourtant, je l’observe se déverser, m’avouer les quelques difficultés qu’elle traverse. Elle est dans la retenue — un simple, c’est compliqué. Elle se sert du thé — et puis finalement non. Je fronce les sourcils, quelle idée, de s’être pris un thé. Pisse d’herbes, cette boisson. Si encore ils savaient la boire, bien concentrée, comme au Japon, ou dans ma tribu. Non, c’était simplement innommable. Des signes, de là-haut — j’avais oublié, doux Jésus, les attributs magiques de ma douce. Encore une magie que je connaissais si mal. Difficile de l’aider, sans savoir de quoi il en était réellement.

- Tu sais, tu devrais passer à la boutique, Noah est là. Tu l’as déjà rencontré ? C’était mon mentor, à Uagadou — professeur de potions, tout simplement, pas très enchanté par l’enseignement, mais terriblement doué. Il savait écouter les étudiants, comprendre ce qui les intéressait vraiment, formuler cela en fonction. Je suis sûr qu’il serait enchanté de t’aiguiller — tu passes quand tu veux, tu sais ça ? Écris-nous, si c’est plus facile.

Un sourire se fond sur mes lèvres, et je viens jouer avec les doigts délicats de l’enseignante — l’enseignante, doux Jésus — qui me fait face.

- Une bonne femme comme toi, ça n’a pas déjà proposé une soirée dégustation de whisky au personnel ? Je suis certain qu’il y a des hommes de bien, dans ces tours tordues. Tu veux que je vienne mettre un peu d’ambiance, un de ces soirs ? Spectacle de sable, potions délirantes, orgie visuelle dans les couloirs sombres des écossais, je suggère.

Je rythme mes propos d’un petit haussement de sourcil, rieur mais presque motivé par cette idée. Mes mains quittent les siennes pour venir jouer avec ma bague, levant les yeux au ciel.

- Et bien sûr, que je passerai. Je vais aller les passionner, tes petits monstres — et même pas à coups de déhanchés, tu te rends compte ? Ma bague de gonzesse, comme tu dis, elle va leur retourner le cerveau… légalement, promis juré.

Et un clin d’oeil, pour ma petite beauté. Puis, un sursaut — le souvenir de pourquoi je me trouve ici, à lui raconter toute ma vie, et à m’emballer sur la sienne. Je me penche vers elle, ma voix se fait plus douce, murmure délicat attentif à ne pas permettre aux gens aux alentours d’être trop indiscrets.

- En parlant de ma bague de gonzesse, tu te souviens du médium Huldufólk qu’on avait croisé à Dimmuborgir ? Il avait trouvé un moyen de l’orienter pour capter les lumières blanches elfiques, et j’aurais terriblement besoin de cette essence pour un nouveau projet. Mes notes sont impossibles à déchiffrer — d’un geste du pouce sur la paume, je délie la boucle de mon sac et, d’un sursaut de l’index, je fais apparaître mes feuilles sur la table — donc à moins que tu n’arrives à les relire, tu penses que tu pourrais fouiller dans tes souvenirs ? Si tu n’étais pas occupée à faire du pied à l’apprenti du médium pendant ce temps, je rajoute en vitesse, sourire moqueur aux lèvres.

Awful
Hekate R. Murphy
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Sam 29 Juin - 4:24
Blanche neige fait fondre Chaude braise


Ft @Nasiya Abasinde ( 2.240 mots )

Ô Nasiya. Au son de sa voix se dessine dans son crâne la douce nostalgie des voyages. Les modulations calmes et graves rappellent en écho les lueurs chaudes, lointaines et enivrantes des impressionnantes nuits polaires, qu'ils ont tout deux découvert dans leur jeunesse. De ces escapades heureuses et salutaires, il ne restait plus rien, hormis la mémoire. Et lui. Son ultime souvenir. La profession d'enseignante lui semble si fade en comparaison de tout ce qu'elle a vécu et de tout ce qu'elle aurait pu vivre encore. Le destin, et la haine des hommes s'étaient chargés de la ramener au bercail par la force des choses. La laissant à présent sans but, suffocante, souffrant milles morts pour tenter de se former, de s'intégrer dans une place qui ne serait jamais la sienne. Elle note, évidemment, le rire qui manque de franchir la barrière de ses lèvres alors qu'elle lui annonce la nouvelle de ce poste acquit on ne savait trop comment et si elle ne peut foncièrement pas le blâmer de cette hilarité, elle fronce tout de même les sourcils en une expression qui n'a de courroucée que la façade.

- Heureuse de constater que mon malheur te fais sourire, vieux fou ! Tu pourrais au moins tenter de paraître désolé pour ta pauvre amie.

Elle continue de râler sur sa lancée, regrettant à voix haute une jeunesse qui déjà se dissipe. Ils n'avaient plus vingt ans, et si sur la toile blanche de ses traits - tout comme sur l'ébène sombre des siens - l'âge ne paraissait pas étendre son emprise, il lui arrivait parfois de regretter amèrement cette époque. La liberté était plus belle. Le monde paraissait étrangement plus grand. Ou peut être est-ce elle, qui y déposait un peu plus d'espoir que maintenant.

De son doigt, il effleure sa peau lisse, là où lors de ses colères, la ride du lion se dessine. Et elle pouffe, de le voir entrer dans son jeu tout en se moquant d'elle. Comme toujours. D'une petite tape agacée, la jeune femme balaye sa main.

- Une ride ? Possible. Sans doute l'inquiétude de ne jamais avoir de tes nouvelles. Tu auras ma mort sur la conscience un jour, Abasinde. J'espère que tu viendras pleurer toutes les larmes de ton corps sur ma tombe.

Et voilà qu'il critique à présent le lieu de son invitation. Quel ami merveilleux, n'est-il pas ? Pourtant, ce petit salon de thé désert à cette heure-ci lui avait semblé une solution parfaitement acceptable. Elle évitait avec application de fréquenter les bars de Pré-au-Lard lorsqu'elle n'y était pas contrainte, par peur, angoisse même, de croiser un élève qui pourrait mettre le doigt sur son - appelons le comme il se doit - alcoolisme notoire. Et peu importe ce qu'elle osait en dire à haute voix, l'endroit lui plaisait bien, malgré la décoration kitsch et les napperons vieillots qui garnissaient les tables. Elle trouvait dans ces lieux un réconfort étrange et un calme propices tantôt aux corrections de copies, tantôt à la réflexion.  Loin des murs du château, elle pouvait simplement se laisser aller à ses souvenirs, sans se voir interrompue par un de ses collègues, ou par le questionnement d'un de ses pupilles. La mélancolie étouffante de ses voyages se faisait toujours plus présente, et elle se surprenait désormais à passer de longues heures à rêvasser, retraçant dans sa tête les périples et rencontres qui l'avaient tant bien que mal menés jusqu'ici.

Leurs doigts s'enlacent, s'entremêlent dans un enchevêtrement amoureux d'ébène et d'opale. Ces gestes, ils les ont déjà effectués des dizaines, des centaines de fois, et pourtant l'habitude ne refrène en rien la douce chaleur qui gonfle son coeur sous le glissement de sa peau, tout comme à l'entente du tonnerre de son rire. Ô tendre amour, sa vie avait été bien triste, sans lui. Non sans réticence, elle cesse enfin le contact pour lui laisser le loisir de déguster le breuvage alcoolisé qu'on vient de déposer délicatement devant la masse de son grand corps tassé dans ce petit fauteuil.

- Tu ne trouveras pas la recette contre la mélancolie dans un café réchauffé et coupé au… Bailey's, d'après l'odeur. Tu m'as habituée à mieux, trésor. L'attention d'un autre a fait de toi une vieille bourgeoise.

Le bien être imposé par ce mal de vivre était relatif. Chaque matin, dans la glace, elle s'étonnait un peu plus de voir ses traits se tirer. Elle devient lasse, si jeune. Pendant trop d'années elle s'était habituée à la nouveauté. Au changement, constant, qui rendait sa vie un peu moins terne, un peu plus palpitante. Sans jamais s'installer, elle avait pourtant trouvé sa place. Peut être n'était-ce finalement qu'une illusion. A trop bouger, il est plus compliqué de réfléchir à son propre avenir. Et lorsque le tourbillon des voyages s'était apaisé par la force des choses, il n'était plus rien resté. Mais il était sage, son bien aimé, et sans doute qu'au fond, il avait raison. La douce torpeur qui l'envahissait maintenant ne fera qu'accentuer l'extase d'un jour repartir. En Inde. Au Maroc. Qu'importe. Ailleurs.

La Sorcière dépérissait, prise au piège dans une vie sédentaire qui ne lui avait jamais convenue. Et pourtant, alors que ses traits détaillent amoureusement le visage de son vieil ami, elle se prend à espérer trouver un jour la stabilité que lui paraissent lui offrir les bras de son bel éphèbe. Josiah lui avait manqué, elle en avait saisit toute la nuance au détour de petites phrases, parsemées ici et là dans des conversations banales. En chaque homme il avait cherché ses traits. Sa voix. Son corps. Et à présent qu'il avait retrouvé le tracé de son visage, il en paraissait apaisé sous sa fatigue évidente. Et à le voir aisni, son coeur lui sembla d'un seul coup un peu plus léger.

- La belle vie a toujours une fin, de toute façon. J'ai 35 ans. Fuir ne sera pas toujours la solution, mais… La tentation d'essayer se fait tous les jours un peu plus grande. Ca serait si simple, au fond, de tout envoyer promener. De repartir, ailleurs. De vivre sans se créer d'attaches. Sans même chercher à voir de quoi demain sera fait.

L'ironie de la situation la fait rire, doucement, tandis qu'elle l'écoute une oreille attentive. Avoir peur de l'avenir était une chose étrange, lorsqu'on pouvait le voir. Son front se crispe un instant, à la pensée des prémonitions qui hantaient ses rêves en permanence, de ces flashs qui l'ont réveillé le matin même, et sa concentration sur les paroles de l'Africain redouble. Le bio ne l'interpelle pas. Ils avaient tous les deux eu leurs excès de jeunesses, leurs échappatoires artificiels quand tout autour devenait un peu trop réel, un peu trop lourd à porter. C'était courant. Usuel, malheureusement. Et puis Il revient. A nouveau, c'est de Lui qui s'agit, et si l'Irlandaise s'étonne de le voir aborder aussi souvent son sujet, le regard tendancieux qu'elle lui lance n'en montre rien. Les fois où Nasiya se confiait de la sorte étaient rares, et jamais elle ne le forçait. Il fallait le laisser venir de lui même, tendre la main et lui laisser le choix d'accepter la caresse, ou de planter ses dents dans la chair offerte. Et elle espérait qu'à chaque fois qu'il le faisait, chaque fois qu'il laissait transparaître à ses yeux  verts ce qui terrassait ce coeur qu'elle chérissait, la pression s'affaiblissait.

- Ta possessivité est normale, chéri. On sait tous les deux que je suis l'amour de ta vie, même si je continue à trouver ça blessant que tu cherches à tout prix à le dissimuler. Ne suis-je pas assez bien pour vous, ô mon adoré ?

D'un petit coup de cuillère, elle se fait voleuse, et vient picorer doucement la crème qui recouvre son Irish coffee, souriant joliment lorsqu'il en vient à pousser légèrement sa tasse vers elle pour lui en faciliter l'accès. Mais il ne l'aura pas avec des douceurs sucrées, et l'empressement avec lequel il tente de changer de sujet lui fait dire que c'est exactement là dessus qu'elle devrait s'attarder.

- Beaucoup de temps s'est écoulé, Nas. Vous êtes tous les deux bien différents de ce que vous étiez à votre dernière rencontre. Le temps effacera tout ça. Vous vous êtes retrouvés, c'est le principal. Le reste n'est qu'accessoire. Profitez simplement. C'est une chance, après tout, ces changements. Peu ont la fortune de pouvoir s'offrir un second départ. Chérissez le… Et ne le gâchez pas. On sait tous les deux combien tu peux être compliqué à vivre, Amour.

Et le tic de son langage la pousse à effleurer sa main de son pouce, une seconde.

- Et puis.. tu sais… Je pense que vous savez tous les deux très bien nommer ces choses là.

La seconde, fugace, s'est déjà envolée, et tout redevient comme avant. Ses doigts délaissent sa peau et le sujet s'envole vers autre chose. Une autre chose qu'elle aurait préféré ne pas aborder. La raideur de son corps trahit ce que ce que ses yeux tournés cherchent à cacher. Sans même le remarquer, ses épaules se tendent et si, par un léger mouvement de tête Hekate parvient à lui dissimuler la toile de son regard, la posture, elle, ne ment pas. Comme toujours, elle atténue. Elle nuance le chagrin qui remplit ses jours depuis qu'elle a eu la mauvaise idée d'entrer au château. Elle ne veut pas l'inquiéter et égoïstement, elle espère pouvoir gérer cette mauvaise passe seule. Sa consommation d'alcool, les insomnies et les angoisses sont pourtant les témoins du contraire. En quelques mots, choisis avec soin, la Sorcière espère le rassurer. Il aurait été inutile de prétendre que tout allait pour le mieux face à quelqu'un qui la connaissait aussi bien. Il a remarqué combien elle était fatiguée. Elle le sait. Mentir n'aurait fait qu'accroître ses préoccupations à son égard.

Dans un haussement d'épaule, elle cesse enfin de parler.

- Les dieux sont muets, ces temps-ci. Sauf pour emmerder le sommeil des braves gens. Mais on s'y fait.

Apparemment, le soin apporté à son discours n'efface pas les doutes qui se sont emparés de son compagnon. La sollicitude dont il fait preuve, dont il a toujours fait preuve à son égard, laisse un sentiment doux et chaud envahir sa poitrine. Continuellement, Hekate s'était assurée de se débrouiller seule, la peur d'être redevable s'étant faite plus grande que l'envie de demander de l'aide à mesure que les années passaient. Elle en oubliait parfois combien se sentir écoutée pouvait être agréable.

- Noah, oui, bien sûr. Je suis contente de savoir qu'il est là. Tu as bien besoin qu'on te chaperonne, de temps en temps. Et je deviens trop vieille pour ces bêtises. Je doute qu'il puisse faire grand chose pour moi, mais je passerais, à l'occasion… Quand ce travail deviendra vraiment insupportable et que je commencerais à regarder le haut de la tour d'Astronomie avec envie. Je ne suis pas faite pour enseigner, je suis faite pour apprendre. Voyons voir ce qu'il peut faire pour moi.

Après hésitation, elle termine enfin son thé et abandonne la tasse dans sa petite coupelle tandis que de l'autre main, elle serre doucement ses doigts, qui tremblent lorsqu'un rire amusé jaillit de sa poitrine. Elle aimerait effectivement beaucoup voir le jeune homme dans les couloirs du château. Mais elle n'était pas certaine que ses prestations soient au goût de la direction.

- Garde tes petits tours pour moi. J'aurais bien besoin d'une orgie visuelle, un de ses jours. Ou d'une orgie tout court. Et puis qu'est-ce que tu veux que je fasse d'un homme bien ? Si je voulais avoir quelque chose de tout mignon et qui remue la queue, je m'achèterais un labrador !


Calquant sa position sur la sienne, elle se penche à son tour par dessus la petite table, créant une bulle de discrétion autour des deux fauteuils. Elle aurait dû se douter qu'il ne venait ici que parce qu'il avait quelque chose à demander. Quel monstre ! Se jouer ainsi de leur parfaite amitié… Sa voix gronde, dans un murmure, provoquant le haussé d'un sourcil chez l'Irlandaise.

- Que diable est-ce que tu veux foutre avec de la magie astrale en plein coeur de l'Angleterre ? Si c'est pour faire péter des trucs, pas question que je t'aide !

Mais déjà, les feuilles viennent se poser sur la table, et la jeune femme ne peut s'empêcher de laisser échapper un soupir en observant l'écriture désastreuse de l'Africain. Elle n'avait jamais comprit comment est-ce qu'il pouvait écrire aussi mal, et réussir tout de même à se comprendre à la relecture. A présent elle savait : il ne pouvait pas.

- Personne ne pourra jamais déchiffrer tes notes. Je dois avoir les miennes à Poudlard, dans une de mes malles. Je te les apporteraient à l'occasion. Mais il me semble que tu dois coupler ta bague avec une combinaison de runes, si je me souviens bien. Former un filtre, un filet suffisamment serré pour que tu ne puisses capter que les ondes exploitables… Et en réguler l'intensité pour éviter de surcharger le réceptacle.

Elle fronce les sourcils, sans relever la tête des feuillets étalés devant elle, cherchant dans la mélasse de gribouillis un mot qui pourrait l'aider à se remémorer la formulation exacte.

- Tu ne pouvais pas faire des schémas, comme tout le monde ? Même moi qui faisais du pied, j'ai réussi à mieux écrire que toi. Et pour ta gouverne, non. Ca n'était pas à ce type là. Mais à la jolie nana assise à côté. Même si je me suis quand même tapé l'apprenti, ça n'a rien à voir !




lumos maxima


GEALACH DUBH

You'll never beat the Irish
©️️ FRIMELDA
Nasiya Abasinde
MEMBRE
hiboux : 130
pictures : Blanche neige fait fondre chaude braise | ft. Hekate Murphy ORTfZdK
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Lun 19 Aoû - 0:51

Blanche neige fait fondre chaude braise

L'Écosse quand mon corps rêve de Porto, douce amie, ne me trahis-tu pas ?



L’idée se faufile dans mon esprit à peine Hekate a-t-elle fini sa phrase. Elle explose dans ma tête, elle fait ricochet sur mes neurones, et mon enthousiasme s’embrase déjà. Je refoule pourtant le débordement jouissif au fin fond de mon crâne, pour me concentrer sur le défaitisme flagrant et désappréciable de ta douce amie. Son rire ironique me fait me tendre sur mon siège et ma main se crispe légèrement sur ma tasse, remplie de cette crème trop douce qu’elle a dûment critiqué. Je n’aime pas la savoir ainsi, ce n’est surprise pour personne, et je décide d’au moins lui faire la délicatesse de ne pas insister sur cette situation. Hekate doit se savoir malheureuse, elle n’a pas besoin de moi pour venir lui tartiner ce fait sur la gueule. Mon idée refait surface, et j’hésite à la sortir, là, maintenant, quand me vient plutôt une route secondaire, plus facile à aborder. Plus facile, et en même temps plus étrange : je me confie, on dirait une bouteille de whisky ouverte s’écoulant à flot direct dans le gosier de ma tendre et douce. Les confessions se succèdent, ça parle bio, ça parle tristesse, ça parle tension, ça parle de ce sacré Josiah, encore et toujours. Bizarre, pourtant, je le sens dans son regard qui pèse sur moi, ces prunelles un peu surprises de ce déversement et, pourtant, tout à la fois attendries. Il y avait quelque chose dans son regard qui apaisait mes douleurs, mes doutes, quelque chose qui faisait qu’elle basculait toujours, quelques minutes à chaque fois, du rôle d’alcoolique amie, à douce grande soeur confidente. Ses paroles, une fois encore, furent la réponse parfaite à toutes mes interrogations. Elles semblèrent déposer l’onguent que j’attendais sur les plaies à vif qui démangeaient mon corps. Un sourire tendre se glisse sur mes lèvres, et je n’arrive même pas à m’offusquer qu’elle s’attarde ainsi sur ce sujet que je cherchais tant à faire disparaître de la conversation. Quelque peu contradictoire, étant donné que j’avais été le premier à l’étaler, dans un besoin compulsif d’expulser ce qui me pesait. Je grommelle dans ma barbe alors qu’elle insiste sur la difficulté de vivre avec moi, mais mon sourire en coin trahit la vérité de ses propos.

Mon sourire s’effondre pourtant alors que son pouce vient effleurer ma peau, sa blancheur contrastant toujours autant avec mon ébène. Je songe trois secondes à capturer son pouce pour jouer avec, mais ses paroles effacent toute envie enfantine de mes pensées. Une grimace se faufile sur mes lèvres mais je ne dis rien, prenant conscience de ce qu’elle cherche à me transmettre. Je pense que vous savez tous les deux très bien nommer ces choses là. Évidemment, qu’on le sait. Moi, je le sais, en tout cas. C’est terrible, cette peur des mots, qui me ronge, cette peur d’énoncer. C’est la faute à mon village, à la magie de chez moi, que manipulait le frère de mon grand shaman, cette magie où chaque mot valait sa magie, où chaque mot avait un impact capital. C’est la faute à mon village, où chaque mot était prononcé avec volonté, pour une prière, pour une demande, pour un besoin. Les mots avaient autant de saveur que les danses qu’on exerçait, sur les bords de l’océan, à ne faire qu’un avec le rythme des vagues. Comment les prononcer à la légère, avec tout ce passif ? C’était si facile, de s’engueuler, de lâcher des mots qui fâchent, car on sait qu’on ne les pense pas, ils ne s’envolent qu’avec l’énervement, portés par les nuages orageux. La pluie, elle, qui s’échappe des cieux, vient apaiser les âmes, vient purifier les colères, cette pluie est porteuse de mots plus doux, de mots plus tendres, plus sincères aussi, qui sont si durs à prononcer, si terribles à penser, à assumer. Pourtant, je les dis si facilement, à Hekate. Amour, mon amour, ma douce, comme je t’aime. Qui trompais-je, en m’énervant à dire que je n’aimais pas Josiah, que rien ne nous liait ? Peut-être, alors, me fallait-il l’accepter, y faire face. Nommer ces choses-là. Et la pression de son pouce, qui m’effleure une dernière fois, comme pour confirmer cet instinct, vient graver cette envie en moi. Un jour, bientôt, je le lui soufflerai. Pas ce soir, pas demain, mais bientôt. Lui murmurer comme je l’aime.

La pensée, pourtant, est trop forte pour moi. Elle m’effraie déjà, et je préfère m’en éloigner, encore un peu, quelques temps de répit encore. Je me concentre plutôt sur mon amour, là, celui juste devant moi, celui dont les cernes m’effarent, dont la fausse bonne humeur la trahit. Quand je l’interroge, elle n’est que vague, distance, quelque peu dispersée. Elle ne ment pas, à quoi bon — mais elle ne dit pas tout. Mon coeur se serre — Dieu qu’elle me rend émotif, cette bonne femme — pourtant je ne rajoute rien. Qui suis-je pour la forcer à me révéler ce que son corps, son esprit, n’est pas prêt à avouer ? J’essaie pourtant, par diverses moyens, d’apaiser quelque peu les douleurs qui la taraudent. Les doutes d’enseignement, soit, qu’elle aille discuter avec Noah, il se fera un plaisir.

- Pitié, évite d’attendre les envies de suicide pour venir embêter le vieillard, il se fera un plaisir de t’accueillir bien avant cela.

Pour la soulager, seulement, je suggère toute de même quelques stupidités — on ne change pas un homme comme moi, les beaux mots qui se faufilent, les idées qui défilent. Elle met pourtant le holà à mon euréka, préférant garder mes somptueux tours pour ses beaux yeux. Mes lèvres se relèvent pour dévoiler mes dents, un rire rauque secouant ma gorge.

- Suis-je fou, toi, avec un homme bien ! Évite tout de même de m’infliger un beau-frère des plus catastrophiques, un rockeur en manque d’âme ou un hippie shooté aux rêveries, je suis peut-être un homme du monde, mais j’ai des critères que je t’impose, mon chat.

Les blagues sont pourtant refoulées alors que la raison première de ma venue me revient à l’esprit, mon pied tapant dans ma sacoche. Aussitôt, mes mains s’affairent, et les papiers viennent se dévoiler à nous. Elle grommelle, en face, interrogant mon envie de manipuler la magie astrale, et mon rire rauque fait son grand retour, la rassurant d’une phrase :

- Rien d’explosif, manquerait plus que Potter ait un problème de terrorisme raciste à traiter.

Alors que les papiers s’étalent sur la table, je sens d’ici son soupir faire se secouer toutes les feuilles. Mes yeux roulent longuement et je râle :

- Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi.

Noah avait bien assez de bougonner contre son horreur d’écriture, mais Hekate se fit clémente, détournant aussitôt son attention sur le contenu des notes. Ce voyage avait été révélateur de leur amitié, tout avait commencé là-bas, et il y avait quelque chose de nostalgique à la voir fourrer son nez dans les cahiers écrits à l’époque, dans les notes griffées à la va-vite, dans l’espoir de ne rien rater des spectacles d’expérimentations sous leurs yeux. Je ne savais même plus comment on en avait été rendu à profiter d’un spectacle de magie astrale comme celui qu’on avait vécu, mais les souvenirs demeuraient doux, et les savoirs des plus utiles… D’autant plus utiles lorsqu’ils seront totalement déchiffrés.

- Si tu retrouves les tiennes, tu serais la sauveuse de mon humanité. Il me semblait aussi que c’était une histoire de couplage, mais je n’arrive pas à retrouver la formule de dosage précis, ça me rend dingue. J’évite d’essayer au hasard, manquerait plus que de faire sauter Londres… ou pire, de faire cramer ma bague.

Je lève les yeux au ciel alors qu’elle trouve le moyen, à travers toutes ses réflexions, de venir me tacler sur mon incapacité à prendre des notes. Tous les enseignants de Uagadou seraient unanimes, j’étais le pire élève qui soit en terme de sérieux tel qu’on l’attendait, soit une prise de note rigoureuse, et tout le bazar. Faire des schémas, et puis quoi encore. Tout ce qui m’intéressait, c’était de pratiquer, de m’y essayer, et d’appliquer les savoirs directement. À quoi bon tout noter proprement. Jésus semblait pourtant trouver le karma fascinant, puisqu’il venait me renvoyer mes principes à la figure.

- Tu m’épateras toujours de ton jeu de jambe… et j’espère de ton jeu de mains, si tu as vraiment des schémas, ce sera pratique, peu importe ce qu’en pensait mon moi d’il y a dix ans. Foutu gamin inconscient, celui-là, rajoutai-je avec un clin d’oeil.

Je tapotai distraitement la table alors que l’idée revient faire surface, comme elle l’essayait inlassablement depuis une trentaine de minutes. Cette fois, pourtant, aucun sujet lourd, aucune autre pensée ne venait lui faire de l’ombre, et elle s’autorisa à se développer dans mon esprit.

- Tu sais, je bosse sur un gros projet en ce moment, où je m’aventure autour de magies multiples et variées. Chacune ont leur spécificité qui permettrait de créer des oniriques des plus fascinants. J’en suis à un stade où je maîtrise suffisamment les bases de mon art pour chercher à expérimenter toujours plus follement, et j’ai décidé de bosser sur différents types de magie dès à présent… et je me projette déjà sur les magies qui jouent sur la frontière entre la vie et la mort. Y a la magie astrale, d’où le besoin de cette foutue formule, mais on prévoit aussi un voyage au Mexique avec Jos, et j’aimerai beaucoup, beaucoup, piocher dans la magie indienne et les cercles hindous.

Je prends une pause, plongeant mon regard dans le sien pour être sûr qu’elle soit totalement attentive, et un sourire innocent se glisse sur mon visage.

- Tout ça pour dire, un voyage en Inde, ça te botte, ma douce ? À défaut de fuir, on peut toujours partir en vadrouille, non ?
Awful
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† WE'LL MAKE EACH OTHER MAD AND WE'LL BE CRAVING IT

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