Whisky. Sans glace. [Hekate & Engel]
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Engel Bauer
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Jeu 25 Avr - 7:58
Whisky. Sans glace.
ft. @Hekate R. Murphy

Novembre 2003

Les pulsations assourdissantes des baffles assomment mes tympans. Rythmes électroniques. Mélodies implacables. La nuit bat son plein au Viper et je suis un des rares restés accoudés au bar.

Un peu plus loin, les corps éreintés s’entrechoquent sur la piste de danse. L’air empeste l’alcool et la sueur. Douce fragrance des soirées trop tardives. La fumée artificielle se colore au bleu des spots savamment disposés aux quatre coins du bar. Les flashs montrent par intermittence la déchéance de certaines tables que l’obscurité nous empêche heureusement de voir le reste du temps. Silencieux depuis plus d’une heure, j’ai le visage fermé, pas encore assez adouci par la caresse doucereuse de l’alcool. Les doigts dansant sur le bord de mon verre vide, je mate deux filles qui se trémoussent depuis vingt minutes. Les lumières criardes des lasers jouent sur leurs fringues trop courtes. J’ai le regard mauvais en tirant sur ma clope quand le barman revient à ma hauteur en faisant mine de briquer son bar.
- On ne fume pas ici.
- Va te faire foutre, Greg.
Il a un rictus que je lui connais trop bien.
- Ça serait avec plaisir. Mais en attendant, tu m’éteins ça, lance-t-il en me glissant une coupelle à cacahuètes sous le nez, nullement intimidé par mon regard.
Les yeux plongés dans les siens, je crache la fumée en un soupir irrité avant d’écraser ma cigarette en plusieurs coups secs. Je maugrée :
- Voilà.
Il hausse un sourcil en faisant disparaître les preuves de mon méfait, puis recommence à passer son torchon sur son bar comme si de rien n’était. Je renifle bruyamment avant de grogner :
- Faut se prostituer ici pour avoir un putain de verre ? Ressers-moi un whisky.
Nouveau sourire en coin du barman. Cet enfoiré me connaît depuis bien assez longtemps pour ne plus se laisser décontenancer par mes sautes d’humeur. Il m’a vu dans trop d’états différents depuis que je viens régulièrement traîner ma couenne par ici et sait que derrière mes airs de sale con, j’ai la bonne idée de le payer rubis sur l’ongle et d’avoir certains jours un peu plus de conversation que la plupart des connards qui viennent échouer dans sa boîte passé onze heures.

J’aime l’ambiance particulière de ce club du Soho, si différente de celle que j’entretiens sur scène avec les gars. La salle est toute en longueur, avec le bar sur la gauche dès l’entrée, qui s’enfonce jusqu’à la moitié de la boîte, et quelques tables hautes à droite pour ceux qui préfèrent boire plutôt que danser. Plus loin, deux renfoncements de chaque côté permettent de trouver un peu d’intimité sur des banquettes en demi-cercles, disposées autour de tables basses rondes en bois vernis. Le fond du club n’est dédié qu’à la piste de danse, souvent bondée, surplombée par ce que le tenant des lieux aime appeler son « carré V.I.P. » : une pièce à laquelle on accède par deux escaliers en verre qui lèchent les murs au niveau du bar. Entièrement vitrée, légèrement insonorisée, offrant une vue plongeante sur les danseurs à ses pieds, elle ne s’ouvre qu’en déboursant une petite fortune au comptoir, un prix que Greg justifie en invoquant l’investissement délirant que lui a coûté sa lubie. J’y ai déjà plusieurs fois emmené des filles qu’une liasse de billets et une gueule un peu connue suffisent à envoûter. Égarements sans saveur, tristement fréquents. L’électro qui pulse entre ces murs s’imprime dans les crânes à coups de marteau, lancinante, captivante, et Greg renferme des trésors de whisky sous son bar qu’il ne sort que pour les clients qui ne lui font pas l’affront de lui demander un « sky coke ». Nombre de mes nuits blanches se sont achevées ici. Nombre d’autres s’y achèveront encore.

Le cul de mon verre claque sur le comptoir et j’admire la robe ambrée de mon poison avant de faire claquer ma langue d’agacement. Ma voix s’élève, cinglante :
- Fais pas mal au whisky comme ça, putain… Enlève-moi tes foutus glaçons.
Rire du barman. Cette manie a fini par devenir un jeu entre nous depuis que je l’ai pourri la première fois qu’il a fait la connerie de me demander si je le voulais sans glace. D’un geste nonchalant, je plonge deux doigts pour récupérer un petit cube que je fourre dans ma bouche avant que Greg ne jette les autres dans l’évier d’un coup de pince et ne repousse mon verre en ma direction. Je l’attrape avant de me retourner à moitié sur mon tabouret, reprenant mon observation alanguie de la foule trop dense qui se déhanche au rythme endiablé des basses. Les deux gourdes sont toujours là. J’entends Greg forcer sur sa voix pour couvrir la musique :
- Alors, pas de chasse ce soir ?
Pincement des lèvres. Je prends une gorgée de whisky.
- J’suis pas d’humeur.
- Je vois ça.
Je sens son regard sur moi que je refuse obstinément de lui rendre.
- Tu viens souvent ces temps-ci.
Je gronde, mauvais :
- T’as toujours tes couilles ou t’es soudainement devenu ma mère ?
Je l’entends pouffer dans mon dos.
- T’es un des rares que je m’attends à recevoir dans mon bar dès dix-sept heures. En général, c’est pas vraiment bon signe.
Un temps trop long. Lui répondre semble m’arracher la gueule.  
- J’aime quand t’as pas encore mis à fond ta putain de musique et quand ton bar n’est pas encore devenu un repaire à pétasses.
Il lève les yeux vers la piste avant de sourire.
- C’est pas faux. Mais faut avouer qu’elles offrent une jolie vue.
Un silence. Je ramène mon verre à mes lèvres et finis par gronder d’une voix trop grave :
- Ouais.
Léger soupir. Je repose mon verre sur le bar, de nouveau vide.

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Hekate R. Murphy
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Mar 7 Mai - 20:22
Whisky. Sans Glace


ft. @Engel Bauer ( 1 509 mts )

A chaque inspiration, l’air pollué de la grande Londres comprimait ses poumons, au point presque de la faire suffoquer. Ca n’avait certainement rien à voir avec la cigarette qu’elle portait à ses lèvres carmines à intervalles réguliers, et dont la fumée viciée s’échappait en volutes pour se mélanger à la légère condensation qui blanchissait sa respiration. Il caillait, et elle n’avait bien évidemment pas pris la peine de s’embarrasser d’une veste. A moins qu’elle ne l’ai oubliée quelque part. En toute franchise, ça serait loin d’être la première fois. Sur les pavés, ses talons claquent, à un rythme plus ou moins cadencé, parfois rendu brouillon par l’alcool brûlant qui courait déjà un peu dans ses veines. Tout autour d’elle, la joyeuse bande chahute. Hekate sent un bras fin se passer autour de ses épaules, et son regard se tourne vers la jolie blonde qui s’accroche à son cou, le regard rendu vague par l’éthanol.

-Ca faisait looooongtemps ! Tu sors plus, nous on t’aime ! Tu deviens bien trop sérieuse. Poudlard déteint sur toi, reprends toi avant de porter des vestes en tweed avec des patchs aux coudes… Après il sera trop tard !

Son haleine sent la bière, et les bonbons gélifiés à la fraise que Kate avait attrapé on ne sait trop où, et l’Irlandaise se surprend à rire, raffermissant sa prise autour la taille fine pressée contre elle pour l’empêcher de se fracasser violemment sur les pavés glissants. Certains tenaient apparemment moins bien que d’autres.

- Si tu veux, Kate, si tu veux. En attendant, à partir de maintenant, tu vas boire des jus de fruits, hm ? Je te tiendrais pas encore une fois les cheveux pendant que tu gerbes derrière une benne, vu ?  

La blonde ronchonne, et hausse les épaules. Elle le savait, elle même, qu’une seule pinte suffisait à la rendre suffisamment ivre pour vouloir se baigner dans toutes les fontaines qui passaient. Et si ses amis ne la retenaient pas, elle aurait sans doute déjà attrapés plusieurs pneumonies fatales. Hekate soupira doucement, sa progression rendue moins fluide par le poids accroché à ses épaules.

-Oh, conno ? Tu sais où tu nous emmènes, au moins ? J’suis pas sortie pour faire une putain de randonnée pédestre.

Alpaguer le jeune homme qui marche devant a le mérite de le faire se retourner, et sa peau hâlée luit légèrement sous la lumière blafarde des lampadaires.

-Là ! La porte, là ! Bah c’est ici. Tu penses pouvoir marcher, encore, ou t’es trop fatiguée par tes journées à faire la guerre à des gamins ?
-Mais ta gueule…

Elle rit, parce que la soirée s’annonce bien, parce qu’elle est heureuse. Et aussi un peu éméchée. Comme l’avait si bien dit Kate, ça faisait longtemps. Longtemps qu’elle n’était pas sortie, qu’elle n’avait pas profité d’une soirée hors de ses appartements, à se préoccuper d’autre chose que des cours du lendemain. L’angoisse des premiers cours avait été presque intenable. Et plus d’une fois, lors du premier mois, elle avait eu l’envie folle et brutale de tout plaquer. De repartir d’où elle était venue, bien avant de s’installer dans le château. Quelle bécasse. Où avait-elle pêché l’idée qu’elle était faite pour enseigner ? L’inquiétude revenait, et disparaissait de nouveau, comme un effet de yoyo particulièrement vicieux. Et puis au final, elle était restée. D’abord pour ne pas compromettre la scolarité des élèves qu’elle prétendait aider en les privant d’un professeur, mais également parce qu’elle avait prit conscience de ce que ce poste à Poudlard représentait. Et surtout, surtout parce que partir aurait été un échec.

A la froideur de la rue succéda presque immédiatement la chaleur moite du bar, et la jeune femme sentit rouler sur sa peau un frisson désagréable. Agressive, l’odeur d’alcool, de sueur et de parfum lui monta immédiatement à la tête, portée par les baffes sourdes de la musique bien trop forte pour des oreilles non-alcoolisées.

- Sans déconner ? De l’électro ? On est où, là, dans les années 80 ?

Elle dû hausser la voix pour se faire entendre, et ses compagnons d’infortune roulèrent des yeux. Elle se plaignait tout le temps, de toute façon. Pour tout. Mais dès qu’elle aurait un verre de whisky sous le nez, l’endroit deviendrait comme par magie l’un des meilleurs de l’Angleterre. C’était toujours comme ça. Ils avaient tous l’habitude, maintenant. Une main entoure la sienne, l’entraînant vers le fond du club, là où siégeait la piste de danse et Hekate traîne des pieds pour la forme, afin de bien montrer que danser sur une musique pareille lui faisait presque mal physiquement. Entourée de corps déchaînés, dont les mouvements suivaient les pulsations sourdes de la musique sur laquelle son coeur venait de se caler, elle se détend peu à peu. Son esprit s’envole. Ses muscles roulent sous le tissu noir de son jean bien coupé. Chaque mouvement de bras, le tissu de son débardeur rouge se soulève, exposant sa boucle de ceinture ronde, orné d’un “ You can ride my bike if I can ride your girlfriend ” de très bon goût, et une ligne de peau blême.

Lorsqu’elle rouvre les yeux, elle n’a aucune idée du temps qui s’est écoulé, alors que la montre fine qui ceint son poignet indique deux heures dix. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle va probablement crever de soif et de chaleur si elle ne s’éloigne pas un peu. Avisant Connor et Kate, un peu plus loin, elle leur tape sur l’épaule.

-Je vais chercher un truc à boire !  

Le jeune homme porte son index sous son oreille. Il n’a pas entendu. L’Irlandaise roule des yeux, et replia ses doigts, excepté le pouce, mimant le geste d’une bouteille vers sa bouche. Il fronce les sourcils et hausse les épaules, les mains tendues vers le plafond. Le prochain geste de la jeune femme fut un doigt d’honneur, juste avant qu’elle ne s’éloigne. Il n’y a pas assez de monde pour endiguer franchement sa progression, mais suffisamment pour qu’elle soit obligée de jouer des coudes afin d’éviter les danseurs qui ne regardaient pas forcément autour d’eux. Retrouver un endroit presque libre, autour du bar, la fait soupirer d’aise, et elle passe une main fébrile dans ses cheveux dont le noir, sous les spots, se pare de reflets bleutés. Etrangement, malgré la … foule ? Il n’y a que deux pauvres glandus sur les tabourets bordants le zinc.  Son instinct la fait s’approcher du plus proche, visiblement en grande discussion avec le barman.  

-[…] devenu un repaire à pétasses.

Hekate hausse un sourcil, et ses grosses boucles d’oreilles rondes et rouges oscillent sur leurs fixations lorsqu’elle se glisse entre deux sièges. Quel genre de couillon c’était, ça, encore ? Les nanas n’avaient pas le droit de danser sans se faire targuer de pétasses ? Bonjour l’ambiance, chez vous.

- Bonsoir ! Un double whisky, s’il vous plaît. Irlandais, si vous avez.  
Le barman s’éloigne, attrapant un verre sur l’étagère, lui permettant de tourner légèrement la tête afin d’observer l’homme visiblement rempli de bonté et de compassion qui siège à ses côtés.
-C’est marrant, ça, cette idée de juger les femmes quand on est tout seul au bar à picoler comme un connard ? Ca vient d’où ?

Finalement, la jeune femme revint suivre du regard les faits et gestes du barman, et le stoppa d’un “Posez ça, nom de dieu ! ” presque paniqué lorsqu’elle le vit se saisir d’une pince à glaçons, s’apprêtant à en déposer un dans le verre. Couper SON précieux whisky avec de l’eau ? Et puis quoi encore ? Plutôt mourir sur un bûcher, ouais. Elle se demandait souvent qui étaient ces gens qui noyaient leurs whisky dans des glaçons. Ou encore pire ! Qui étaient ceux qui foutaient du soda par dessus ? De son propre avis, ces énergumènes là auraient dû se voir interdit l’entrée de tous les bars, de tous les pubs et de toutes les boîtes du pays. Sans conditions. Mais puisqu’on était pas encore dans une dictature normée des consommations alcoolisées, elle ne pouvait rien faire. Hormis ronchonner comme pas possible en les fixant du regard, jusqu’à bien leur faire comprendre qu’ils faisaient une énorme erreur et qu’ils étaient, un peu eux même, la lie de la société.

-Après, je pose des questions, tout ça, mais si vous êtes plus à l’aise avec les notions concrètes, je peux vous proposer mon pied dans les noix.  

Le verre claque, déposée sur le comptoir, et pendant une seconde, elle se laisse attraper par la couleur mordorée du liquide. Une seconde. Avant que sa main ne vienne se glisser dans la poche avant de son jean, récupérant un billet, faisant au passage tinter les gallions dans le fond de sa poche. Voilà un salaire d’enseignante bien dépensé !  Payée, elle récupère sa consommation avec un plaisir qu’elle ne prend même pas la peine de dissimuler, appuyant son dos contre le bar pour pouvoir observer la piste de danse. Elle ne repère plus ses connaissances, si ce n’est de temps en temps la chevelure blonde de Kate. Ou d’une autre nana qui lui ressemble. L’alcool roule sur sa langue, attisant ses sens. Brûlant sa gorge en un feu délicieux qui fait courir sur sa peau pâle une légère chair de poule.
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GEALACH DUBH

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Ven 10 Mai - 10:00
Whisky. Sans glace.
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Novembre 2003

Je fixe la foule d’un œil acéré, perdu dans cette amertume qui suinte dans chaque parole que je prononce. Gregory ne s’en offusque pas. Il a déjà eu affaire à cette humeur détestable trop de fois. Alors il m’occupe, relance la conversation que je semble décidé à avorter, sans se décourager. C’est un brave type, attiré par les choses cabossées, je crois, comme s’il s’était juré de toutes les réparer. J’me suis foutu de sa gueule plus d’une fois avec ça, mais il garde irrémédiablement ce sourire débonnaire figé sur le visage. C’en est désespérant.

Les relents d’alcool me restent dans la bouche, chaleur doucereuse dont je connais tous les revers. Chaque jour la même histoire, le me combat : l’envie se de noyer dans l’alcool qui se heurte à ce brin de raison qu’il me reste encore. Le fil qui me tient debout me semble de plus en plus fin à mesure que les jours passent. Je crois qu’il n’y a pas eu un soir sans que je ne rêve de le couper depuis des années.

Je sursaute à moitié quand je sens quelqu’un jouer des coudes à ma gauche. Une petite brune se glisse jusqu’au bar. Je m’écarte comme je peux pour la laisser passer en me réinstallant sur mon tabouret et note qu’elle demande un whisky. Intéressant… Ce n’est pas vraiment une boisson de femmes. Du moins, certainement pas celle des deux gourdasses qui dansent toujours un peu plus loin sur la piste. Je me demande à quoi elles tournent d’ailleurs. Daïquiri ? Malibu coco ? Certainement un de ces cocktails trop froids et trop sucrés qu’on nous sert avec les petits parasols moches, ceux qu’elles se foutent dans les cheveux quand elles passent la barre des trois grammes… Celles-là finiront certainement la tête dans le trou des chiottes dans une heure à peine. J’ai un sourire mauvais.

Soudain, la voix de la donzelle à ma gauche se remet à résonner et je hausse les sourcils en me tournant vers elle. J’ai besoin de quelques secondes pour me convaincre que c’est bien à moi qu’elle parle et je reste un moment silencieux, comme abasourdi. La gifle m’est arrivée en pleine tronche, violente, inattendue surtout. Je finis par jeter un regard au barman qui semble me dire avec son sourire d’abruti que j’aurais mieux fait de fermer ma gueule. Un rire sarcastique ébranle ma respiration alors que je repousse mon verre en direction de Greg pour qu’il ne perde pas la main avec sa bouteille.
- Pétasses et féministes ! Ton bar devient vraiment infréquentable… je lui lance, volontairement cinglant.
Greg se marre en récupérant sa foutue pince à glaçons, mais se voit soudain arrêté par la militante du dimanche qui a l’air d’au moins savoir comment se sert un whisky. Je plisse légèrement les yeux en la regardant faire, soudain intrigué, et je prends une gorgée de ma boisson en la détaillant sans m’en cacher, comme s’il s’agissait là d’une bête curieuse. Je m’entends gronder :
- Féministe, mais qui sait boire au moins…
Etait-ce un brin d’admiration dans le fond de ma voix ? Je jurerais bien le contraire si je ne lui lançais pas dans le même temps un regard des plus approbateurs en ramenant mon verre à mes lèvres. L’alcool réchauffe de nouveau mes veines, laissant courir un frisson le long de mes bras. Existe-t-il plus délicieuse sensation que celle-là ?

C’est alors que le verbe de la brunette revient me claquer à la figure, toujours aussi incisif. La surprise s’empare encore mes traits alors que je me force à avaler pour éviter de répandre mon whisky sur le comptoir. La minette a du cran. Je ne peux pas lui enlever ça. Je réponds en étouffant un rire :
- Déjà ? On ne fait même pas connaissance, avant ? C’est pas ce que vous demandez d’habitude chez les « ni pute, ni soumise » ?
Ton résolument provocateur, mais mon regard n’est pas agressif. Je ne sais pas si ce sont les premiers effets de l’alcool, ou le simple fait qu’elle ait envoyé chier Greg avec ses glaçons, mais je ne suis pas aussi froid que je l’aurais pensé. Le cerveau carburant à vive allure, je continue d’observer cette fille, le regard planté dans ses grands yeux. Je n’arrive pas à en voir la couleur avec ces lumières dégueulasses. Putains de lasers…

Inclinant légèrement la tête sur le côté, je repose mon verre en un geste d’une lenteur terrible. Petit à petit, je finis par tourner le dos à la piste sans vraiment y faire attention, me plaçant clairement face à elle. J’ai du mal à expliquer cet intérêt qui m’anime soudain, mais la distraction est plaisante et je choisis de la laisser m’emporter. Ma main droite glisse sur ma mâchoire, passant sur la barbe naissante qui court sur mes joues. Mon timbre est toujours aussi grave, mais légèrement joueur à présent :
- Qu’est-ce qu’une amatrice de whisky vient faire dans ce putain de bar ?
La vérité, c’est qu’elle est étonnamment bien tombée et qu’à en croire la bouteille qu’a sorti Greg pour la servir, la nénette a dû lui plaire au premier coup d’œil. A moins qu’il ne lui ait filé un Brogan de douze ans d’âge juste pour m’emmerder…

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(880 mots)



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Hekate R. Murphy
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Ven 10 Mai - 18:39
Whisky. Sans Glace


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Qu'est-ce qu'il lui veut, Eddie Mitchell, avec sa tête de vieux crooner à la mord moi le noeud ? Quel gâchis. Tant de beauté gâchée par une tête aussi ronchonne. Et par des paroles aussi acides, et qui pourtant font sourire la brunette qui s'appuie doucement contre le comptoir pour réclamer - relativement gentiment, fait assez surprenant pour être remarqué - sa précieuse boisson. Prudente, alors que la jeune femme observe le barman tout en cherchant dans ses poches de quoi régler l'addition, elle fait bien de le prévenir d'enlever toute trace de glace. Sans quoi le verre aurait été négligemment balancé à la tête du pauvre gérant qui pourtant n'avait rien demandé. Ca n'était pas de sa faute si les gens ne savaient pas boire, mais ça n'était pas à elle de subir les habitudes détestables des autres. L'ambre liquide, à l'odeur légèrement tourbée, tremblote alors qu'elle s'en empare délicatement.

-Ca n'est pas une question de savoir boire, c'est une question de savoir vivre.

Elle sent l'admiration dans sa voix tandis qu'elle observe la piste de danse et la foule qui y évolue. Ses lèvres s'entrouvrent, pour répondre, et puis finalement elle abandonne. Hekate tourne définitivement son regard vers celui qui semblait devenir son compagnon d'infortune pour cette soirée. Ses traits, qu'elle détaille lentement de son regard à la couleur rendue floue par les lumières, lui paraissent familiers. Une étrange sensation s'empara d'elle. La désagréable impression de savoir, sans être foutu de mettre le doigt dans le bordel de son esprit sur l'information qu'elle cherchait. Bordel. Plissant légèrement les yeux, elle lève doucement son verre, tandis que sa seconde main s'ouvre légèrement vers le plafond en guise d'incompréhension, le sourcil gauche haussé haut sur le front.

- Pardon ? Si je veux être féministe et me faire claquer le cul dans la foulée, je  ne vois littéralement aucun rapport.

Enfin, l'alcool se répand dans sa gorge, venant rejoindre celui qui court déjà dans ses veines, et la jeune femme laisse un petit gémissement appréciateur franchir ses lèvres, sur lesquelles elle récupère une dernière goutte de boisson ambrée de la pointe de sa langue. Et dire que certains auraient eu le culot de ruiner une aussi parfaite merveille avec des putains de cube glacés d'eau du robinet. Qui étaient ces gens. Quels étaient leurs réseaux ? Est-ce qu'ils étaient donc si malheureux dans la vie pour oser gâcher tout ce qui était bon ? C'était comme ceux qui portaient des bermudas, ça. Indécis et un peu con.

La musique change. Du moins elle a l'impression qu'un nouveau morceau se joue. Qu'est-ce qu'elle en sait, après tout ? Ces merdes se ressemblent, et font pulser le sang dans ses veines en rythme avec leurs basses régulières, alors que l'alcool rougit ses joues et fait briller ses yeux. En miroir, elle se détourne de sa contemplation pour lui faire face. L'observer. Sa mâchoire carrée, et cet air… Cet air qui la fait sourire et lui donner un peu plus l'envie de l'asticoter pour voir s'il pouvait paraître plus revêche que ça. Indéniablement, elle le connaît. D'où, telle était la question. Un mannequin, croisé au détour d'une pub qui intoxiquait tout le monde ? Définitivement pas, il n'avait pas le physique d'un mannequin imberbe et sans saveur.

Une grande lampée de whisky plus tard, la Sorcière consent à répondre.

-On m'a traînée ici. Les gens qui se targuent d'être mes amis. Et maintenant je ne sais même pas où ils sont. Peut être qu'ils gerbent dans les toilettes. Ou peut être qu'ils sont morts, tués par la daube qu'on diffuse en prétendant que c'est de la musique. Qui peut le dire ?

L'Irlandaise hausse les épaules, visiblement peu préoccupée par le sort de ses compagnons. Elle savait de toute façon que tout se passerait bien. Dans une heure ou deux, on verrait Kate ressortir, soutenue par Connor qui lui indiquerait qu'ils rentraient la coucher.

-Du coup je picole en espérant devenir sourde.

Tandis qu'elle resterait là, au bar, à s'enquiller verre sur verre sans penser un seul moment où il faudrait qu'elle se lève. Et elle aurait l'air bien con, si elle n'était pas un minimum capable de tenir sur ses jambes. Tant pis. Advienne que pourra. Elle termine son verre, bien trop rapidement et le repousse négligemment en direction du barman, pour réclamer la même chose.

La petite idée continue de lui trotter dans la tête, désagréablement obsédante, et elle finit par poser la question qui lui brûle les lèvres, les sourcils légèrement froncés.

-On se connait ? Cette tête aigrie me paraît familière. Mais je ne retiens pas les noms, rapport au fait que je ne suis pas un putain d'annuaire.

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Mar 14 Mai - 9:16
Whisky. Sans glace.
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Novembre 2003

Pulsations acharnées. Mon cœur se cale sur le rythme lancinant des basses. Les ondes me parcourent à chaque percussion. Il y a trop longtemps que je me suis perdu dans l’univers fantasmagorique de ces notes de synthé qui tranchent avec les battements assourdissants qui secouent les baffles dans tout le bar.

Je me souviens de la première fois que j’ai échoué ici, l’esprit rongé par la fatigue et la coke. Je marchais depuis des heures dans le froid, incapable de rester cloîtré dans mon appartement, rendu fou pour les acouphènes. Je n’allais nulle part. Je ne faisais que marcher, gémir, tenter d’oublier la raison qui me faisait errer sur le bitume au beau milieu de la nuit comme un clochard sapé d’un putain de blouson à 900£. Dans le silence glacial de Londres qui ne faisait que renforcer le sifflement dans mes oreilles, je n’entendais que les percussions lointaines de cette musique de synthèse et je me suis laissé envoûter par les néons bleu criard de la devanture du Viper. Au bord du gouffre, j’ai plongé dans cette électro, me suis enivré de cette musique qui hurle assez fort pour couvrir le son qui me poursuit jusque dans mes rêves. La présence de Gregory a fait le reste, je crois, comme un amarre rassurant au cœur de la tempête, une prise qui ne paye pas de mine mais qui a été assez solide pour me relever chaque fois que je me suis effondré ici. De moi, ce barman ne connaît pourtant presque rien. Rien que je me souvienne lui avoir dit consciemment, du moins…

Je me suis laissé happer par cette atmosphère aujourd’hui encore bien avant que le whisky ne vienne caresser mes esprits viciés et que la foule ne se presse à l’intérieur des murs. J’ai presque honte de me sentir autant dans mon élément ici, dans cet environnement typiquement moldu, loin de l’univers fantasmé où je suis censé avoir ma place. Ici, personne ne dénigre mes maigres capacités magiques, personne ne questionne mes allégeances. La magie n’existe pas et quelques fois, j’aimerais que ce soit vrai.

Même Greg ne se doute de rien après les nuits entières que j’ai passées vissé à son bar. Comment pourrait-il imaginer un seul instant que le gars qu’il vient de servir a une baguette magique planquée dans le dos, savamment coincée dans sa ceinture, et qu’il pourrait faire cramer sa boîte d’un seul geste si le cœur lui en disait ? Impossible. C’est ce que ces crétins croient tous, ce qu’ils se répètent à tour de rôle pour mieux s’en convaincre. J’en ai fait l’expérience trop de fois pour encore en douter. Qu’importent les sortilèges extravagants que je lance sur scène, qu’importent les trois allumés qui crient à l’imposture sur internet ou devant les guichets les soirs de concert, personne ne nous soupçonne. La vérité serait sans doute trop difficile à concevoir pour leurs esprits étriqués. Les leurres même les moins crédibles sont toujours plus acceptables que d’imaginer des sorciers parcourir les rues de Londres. Dans ce bar moldu, je ne suis donc qu’un connard parmi tant d’autres venu étancher sa soif plutôt que régler les problèmes qui l’ont conduit à se perdre dans cette boîte craignos au beau milieu de la nuit. Ici je ne suis pas un sorcier médiocre que les acouphènes ont rendu insomniaque. Ici, je ne suis pas un sorcier. Et dans les yeux de cette fille non plus.

Je souris à ses piques et m’amuse de la voir parler comme un pilier de bar. J’ai l’impression de me retrouver devant la réincarnation féminine de Xaver un soir de cuite. On trouverait un service trois pièces sous ses fringues que cela ne m’étonnerait même pas. Pourtant, cette attitude qui aurait pu me rebuter certains jours me fascine cette nuit, sans que je ne parvienne à me l’expliquer. A moins que cela ne soit dû qu`à sa façon de passer sa langue dans le coin de ses lèvres pour y récupérer une goutte de whisky qui menaçait de lui échapper. Mon regard s’attarde sur ce détail un temps trop long et je finis par boire à mon tour pour faire passer mon trouble. Putain. Je jurerais qu’elle le fait exprès.  

Après quelques secondes, je me tourne plus franchement vers elle et je suis presque honteux de sentir cette satisfaction qui me prend quand elle m’imite. Elle aurait pu fuir, prendre son verre et se tirer pour rejoindre son groupe de potes avec lequel elle a bien dû venir ici. Les solitaires sont rares dans ce genre de boîtes et elle me semble trop extravertie pour en être une.  

Je la laisse m’observer de la même manière que je le fais depuis maintenant une bonne minute. Je ne sais pas quelles questions naissent dans son esprit mais je sens cette attention particulière qu’elle me porte à présent, comme si je revêtais soudain un quelconque intérêt. Trop intrigué pour me convaincre de la laisser partir, je tente alors une première question pour l’inviter à rester un peu plus. Mon cœur s’est mis à accélérer dans ma poitrine. Vu la donzelle, elle serait bien capable de m’envoyer chier en deux secondes et disparaître sans un regard. Je ne comprends pas bien cette sensation qui s’immisce dans ma poitrine, mais je sais que je crains cette possibilité plus que je ne veux bien me l’avouer.  

Quelques secondes passent, trop lentes, assassines. Puis elle répond enfin, sans attaquer. Ou disons plutôt qu’elle a aimablement changé de cible. Je tente maladroitement de dissimuler mon rire en terminant mon verre alors que je jette un regard à Greg qui sourit comme un con derrière son bar. Il a tout entendu et semble s’en amuser. Ce gars est-il seulement capable de s’énerver ?
- C’est clair que c’est pas de la grande musique, mais je l’ai jamais vu passer autre chose que cette saloperie depuis que je viens ici.
- Ca n’a toujours pas l’air de te faire fuir, répond-il du tac-au-tac. Pas faute d’essayer, pourtant ! Puis tu ne dois pas en avoir grand-chose à faire. C’est pas pour le nombre de fois où je t’ai vu danser…
Touché. Je lui laisse le point en me tournant de nouveau vers la petite brune qui termine déjà son verre. Elle a une sacrée descente pour une fille de son gabarit ! Je plisse légèrement les yeux en la regardant reposer son verre avant de faire signe au barman de me resservir aussi. Je gronde un sobre :
- Les deux-là, c’est pour moi…
Je ne demande pas l’avis de la demoiselle, pas plus que je ne sors le moindre billet de mes poches. Il y a bien longtemps que je ne paye plus mes consommations ici verre par verre et que Greg s’est habitué à me remplir une ardoise chaque fois que je reviens poser mon cul sur un de ses tabourets. Selon mon état, je le payerai ce soir, demain, ou dans une semaine. Mais je le paye toujours et assez grassement pour qu’il ne trouve rien à y redire.

Je récupère mon verre dont je prends une gorgée avant de revenir à la fille qui a les sourcils légèrement froncés maintenant qu’elle recommence à me détailler. Pulsation alarmée. Je reconnais ce regard pour l’avoir trop souvent croisé : l’hésitation incrédule de ceux qui commencent doucement à me remettre, qui se demandent si je ne suis pas l’énergumène qu’ils ont vu une fois brailler à la télé ou qu’ils ont croisé une fois en concert pour ceux qui ont des goûts musicaux un peu plus évolués que la moyenne. Il est cependant assez rare qu’on me reconnaisse tout de suite à moins de s’être un peu intéressé à mon groupe. Les gens reconnaissent plus facilement Xaver qui est pour beaucoup le visage de Reißen, ou Zven qui assure les solos de guitare sur tous nos morceaux. Tout le monde se fout de savoir à quoi ressemble le guitariste rythmique, ce qui me procure un anonymat relatif que j’ai cherché à conserver depuis l’adolescence et que je n’ai jamais remis en question. Mais alors que je me fiche habituellement qu’on me reconnaisse ici, voir cette étincelle dans les yeux de la brunette fait naître une inquiétude que je peine à expliquer. Respiration profonde. J’avale encore une gorgée de whisky. Je bois trop vite, je le sais. Mais je me prépare à encaisser la question qu’elle est sur le point de me poser.

Un instant, je me demande ce que je vais lui répondre, si je profiterais de ma notoriété quelconque pour obtenir… obtenir quoi, d’ailleurs ? Je ne sais même pas ce que je cherche avec cette fille. La chose serait plus claire avec une des deux poufs de tout à l’heure. Elles sont sans doute du genre à se montrer particulièrement ouvertes d’esprit devant un mec un peu connu. Pas que d’esprit, d’ailleurs… Mais elle ? Qu’est-ce qu’elle en ferait ? Et qu’est-ce que je voudrais qu’elle en fasse ?

Le couperet tombe et je réalise combien cette incertitude m’angoisse, comme si la seule idée que cette fille puisse être aussi impressionnable et facilement corruptible que les autres me répugnait. Les secondes passent sans que je ne réponde rien, tiraillé entre l’envie de savoir dès à présent si elle mérite un quelconque intérêt et la trouille de me prendre une déception brutale en pleine gueule. Je ne la lâche pas du regard. Je crève d’envie de fumer. Ma main droite blanchit à serrer mon verre pour empêcher mes doigts de s’agiter. Une seconde encore. Puis je déglutis avant de souffler, détournant le regard vers les bouteilles derrière le bar :
- J’crois pas, non. Je m’en souviendrais…
Un sourire en coin étire mes lèvres alors que je prends encore un peu de whisky. Aimable diversion aux atours de compliment. Je botte en touche, trop lâche pour prendre le risque de la voir agir avec moi autrement qu’elle le ferait avec un simple connard croisé dans un bar. Je n’ai pas envie d’une chasse facilitée par cette célébrité dont j’abuse pourtant certains soirs. Je ne veux pas prendre le risque de la voir s’adoucir ou se renfermer en apprenant qui je suis. Après tout, je n’ai peut-être même pas menti. Qui sait ce que la brunette écoute quand elle ne se tape pas l’électro de Greg ?

Tout ce que je sais, c’est que bien que la petite sache visiblement boire, elle n’est certainement pas Anglaise. En bon binational, je sais reconnaître un accent étranger quand j’en croise un même si l’anglais que j’ai toujours parlé avec ma mère m’empêche pour ma part d’en avoir un trop facilement discernable. On ne se doute de quelque chose que quand je m’agace sur un truc, les jurons me venant toujours plus naturellement en allemand. Quand je bois trop aussi, ce qui devrait m’inciter à me calmer un peu d’ailleurs si je ne veux pas finir par parler tout seul une langue que personne ne connaît sur cette putain d’île. Reposant délicatement mon verre, je réoriente volontairement la conversation sur elle :
- Et comment tu t’es perdue jusqu’ici, ma belle ? Je sais pas d’où tu viens, mais ta façon de prononcer les « r » est tout sauf anglaise…
Mes pulsations cardiaques redoublent. Soit elle se laisse distraire, soit je suis mort.

roller coaster

(1877 mots)



En italique, Engel parle allemand.
Non-germanophone, tes oreilles s'affolent !
Hekate R. Murphy
MEMBRE
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Mer 22 Mai - 2:35
Whisky. Sans Glace


ft. @Engel Bauer ( 2. 006 mts )
Elle aurait pu rester au château. Elle aurait dû rester au château. Ca aurait sans doute été la décision la plus raisonnable qu'elle puisse prendre, et ce depuis un moment. Profiter du calme des couloirs seulement hantés de fantômes et d'idées noires, une fois tous les élèves sagement enfermés dans leurs dortoirs. Aller emmerder Nott, ou bien même descendre aux cuisines pour prendre un thé au milieu de l'agitation des elfes de maison, plutôt que de se contenter en guise de repas d'un shooter de téquila et d'un quartier de citron vert aromatisé de grains de sels déposés à même l'épiderme blafard de son poignet.

Mais l'idée de se passer d'une soirée déchaînée ne l'avait pas emballé, ce soir. Pire, elle en avait été effrayée. Trois mois, depuis qu'elle avait accepté un poste que l'univers tout entier lui hurlait ne pas mériter, et déjà elle s'était sentie changée. Renfermée. Les murs de pierre millénaires lui donnaient l'impression infernale de suffoquer. Jamais elle n'était restée aussi longtemps au même endroit, jusqu'à ce que la guerre ne la fasse revenir à la maison. Et puis il y avait eu les conflits, la peur, la rage et la colère. L'angoisse, aussi, de voir le monde, LEUR monde, tomber entre les mains de ceux qui jugeaient le pouvoir plus important que les vies humaines. Et parfois, parfois tard le soir, elle regrettait cette époque où elle n'avait pas le temps de penser.

Les cauchemars étaient revenus, les visions aussi. Toujours aussi floues, toujours aussi faibles. A quoi pouvaient-elles servir, si elles ne pouvaient être décodées ? A la torturer. A enfoncer toujours un peu plus dans sa chair la lame de son impuissance. Combien de nuit elle avait passé, les yeux ouverts, absente, à se demander ce qu'elle aurait pu changer ? Elle en avait perdu le compte. Elle savait qu'elle avait potentiellement une influence sur les événements futurs. Que si elle avait voulu, si elle avait cherché, si elle n'était pas si pathétique, elle aurait pu intervenir. Bouger les choses. Peu de gens pouvaient se targuer d'en avoir la possibilité. Et elle… Elle foutait tout en l'air. Hekate savait qu'elle se créait des problèmes. Nas aurait pu l'aider. Lui filer de quoi s'assommer pour la nuit. Mais au réveil, les flashs seraient toujours là. Au moins, avec l'alcool pouvait-elle espérer oublier ce qu'elle avait vu.

Une goutte s'échappe de la première gorgée libératrice, et la sorcière vint la cueillir de la pointe de sa langue. Du coin de l'oeil, elle capture les siens qui s'attardent sur le geste, esquissé inconsciemment en réponse à la perle d'ambre alcoolisé qui tenta vainement de reprendre sa liberté. Le muscle rose s'attarde un peu plus sur les lippes parées de rouge, tentateur, et lorsqu'enfin il regagne sa place et que s'étire sur sa commissure gauche les prémices d'un sourire moqueur et que son corps se tourne vers lui, ça n'est plus les néons qui font briller ses yeux. Pas plus que l'alcool qu'elle vient d'engloutir.

C'est peut être ça, le frisson d'excitation de se savoir regarder de la sorte, qui l'empêche de l'envoyer se faire voir. Elle aime la manière dont elle peut sentir ses yeux se balader sur elle. Sans doute était-ce ça, son point faible. Se sentir désirée dans le regard de l'autre, oublier un instant dans l'oeillade frontale sa propre médiocrité. A en juger par les corps qui s'entrechoquent, qui s'entrelacent, sur la piste de danse, nombreux sont ceux à penser ainsi. Rassurant. Pathétique. C'est à ça que servait les bars ouverts aussi tard dans la nuit. Des purgatoires pour âmes en peine. Elle avait depuis longtemps accepté d'être l'une d'entre elles.

Son verre claque doucement sur le comptoir tandis qu'elle le termine rapidement et le repose sur le bois propre mais usé, aux nombreuses traces rondes et décolorées des centaines de verres qui sont passés dessus. L'échange entre les deux hommes la fait rire, et la lumière colorée se réverbère sur l'opale de ses dents.

- De ce que j'entends, c'est de ta faute. Il faut comprendre, quand on est pas désiré quelque part. Et puis cette daube, ça attire du monde. Pas besoin de savoir danser. Il suffit de pouvoir bouger, c'est tout. Y'a aucun mal à passer du commercial pourri pour attirer des clients.

Défendre le barman, elle n'en a rien à foutre. A vrai dire, si on l'écoutait, il faudrait même fermer l'établissement pour oser passer un tel carnage musical tout en ayant dégagé en son sein un carré d'espace, sous entendant que les gens seraient prêts à danser dessus. Sa mauvaise foi lui fait oublier que quelques instants plus tôt, elle était parmi eux. A présent, les pulsations sourdes font trembler son crâne, contracter ses muscles de spasmes inconscients et désagréables. La chaleur les entourent avec l'intensité d'une chape de plomb, mélangeant les fragrances de parfum bon marché, de sueurs et de tabac froid qui lui donne autant envie de vomir que de fumer l'intégralité d'un paquet. Plus que tout, elle meurt de soif, et même la saveur légèrement âpre du whisky qui imprègne encore sa langue ne parvient pas à l'empêcher de repousser son verre, en espérant le voir se remplir aussitôt. Orde donné aussitôt effectué.

Pendant que le serveur s'exécute, l'Irlandaise reporte son attention sur la piste de danse alors qu'elle entend vaguement qu'on lui paye sa consommation. Aucun merci ne vint franchir la barrière de ses lèvres. Pendant quelques secondes, elle n'est plus là. Ses yeux légèrement brillants détaillent les deux nenettes qui se meuvent devant eux, retraçant la manière dont leurs robes bien trop courtes bougent autour de leurs corps alcoolisés. Le tissu se tend parfois autour de seins trop mis en avant, ou se relève suffisamment pour qu'elle puisse observer la peau laiteuse d'une cuisse fine. L'idée de se glisser entre elles, se laisser envelopper par des bras féminins, épouser leurs corps du sien… Un soupir soulève sa poitrine. Pas ce soir.

- Effectivement… Elles offrent un spectacle suffisamment agréable pour être observé.

Hekate se redresse sur son siège et décroise les jambes, laissant son pied gauche prendre appuie sur la barre du tabouret de son interlocuteur, et ses doigts s'enroulent autour de son whisky, l'argent de son alliance déchue cliquetant contre le verre qu'elle fait tinter contre le sien, doucement, un petit carillon insignifiant dans le bordel ambiant.

- Hekate. Des fois que tu serais de ces mecs qui se sentent mal à l'aise à payer un verre à des inconnus.

Elle le regarde, le détaille, et finalement elle sent qu'il n'est pas mal à l'aise de grand chose, ce soir. Il sait son nom, à présent, et l'anonymat qui les entoure se disperse un peu. Dorénavant, elle cesse d'être une inconnue dans la foule, et devient Hekate. Secrètement, elle espère qu'il réponde à son tour. Qu'elle puisse se servir de son nom pour pouvoir faire resurgir les souvenirs qui lui sont associés. Elle en a, elle le sait. Son regard glisse sur la mâchoire anguleuse - si elle le gifle, est-ce qu'elle pourrait se couper ? - puis sur ses yeux qui la fixent. Ca l'agace, de ne pas pouvoir mettre le doigt sur ce qu'elle veut et elle ressent à nouveau la frustration malsaine de ses visions reprendre le dessus. C'est dans une tentative  pour y mettre fin qu'elle s'enquière d'une rencontre précédente et la réponse - quoi que sans doute un peu décevante - lui apporte désormais de nouveaux indices. Si ils ne se sont jamais croisés, alors sans doute l'a-t elle vu quelque part. Son blouson trop cher pour l'endroit et sa gueule maussade lui évoquent bien plus clairement des chansons gueulées d'une voix caverneuse sur fond de batterie sonore que les pages épurées d'un magasine de mode. Et il y a bien longtemps qu'elle n'avait pas regardé la télé, lassée par les festivals de connes qui défilaient sur l'écran en couleur.

Le whisky que la brunette porte à ses lèvres ne parvient pas à lui faire cesser son observation, pas plus que le feu qui descend par la suite dans sa gorge. Elle allait trouver. De toute façon, elle ne foutrait pas un pied ailleurs sans avoir réussi, à défaut d'autres succès dans sa vie.

De loin, Kate lui fait de grands saluts de la main, alors que Connor, le bras fermement ancré autour de sa taille, l'entraîne à l'extérieur pour lui faire prendre l'air. Elle vient de perdre ses derniers alliés, et contrairement à d'ordinaire, ça ne l'inquiète même pas. Pas plus qu'elle ne tique sur le ' ma belle ' qu'elle aurait en temps normal relevé si seulement elle n'était pas aussi occupée à cogiter.

- D'Irlande. Le seul pays où les femmes sont magnifiques mais parlent avec un accent à faire pleurer un campagnard.  

Hekate lève légèrement son verre, comme pour trinquer à son pays natal qui lui manquait chaque jour un peu plus. L'Angleterre ne lui plaisait pas. L'Ecosse, encore, par ses paysages verdoyants et ses falaises abruptes aidait à faire passer le malaise de ne pas être chez soi. En s'installant au château, elle avait espéré qu'il redevienne, comme lors de ses années scolaires, une seconde maison pour celle qui était incapable de se poser. Mais la magie ne faisait plus effet entre ses murs. Pire encore, ils devenaient les instigateurs de sa lente agonie.

- Je pourrais te retourner la question. Pas d'accent visible, mais je suis persuadée qu'un rosbiff ne serait pas aussi doué pour changer de sujet.

Le sourire intrigué qui orne ses lèvres jusqu'à présent se transforme peu à peu en une moue moqueuse.

- Qu'est-ce que tu fous ici, à  picoler tout seul comme un blaireau au beau milieu de la nuit ? Apparemment pas pour chasser tes idées noires entre les cuisses de la première catin venue, à en juger par l'amour véritable que tu portes aux pouffiasses qui se trémoussent derrière…

Ca la faisait rire, ces hommes qui dénigraient les filles faciles. Principalement parce que la plupart du temps, ils étaient les premiers à s'abîmer dans la chaleur de leur chair, et leurs soupirs lascifs. Mais c'était plus simple de s'en prendre à elles plutôt que d'affronter le dégoût d'en avoir besoin. Elle, elle était de ces femmes là. De celles qui aiment ça, sans doute un peu trop. De ces nanas croisées au détour d'un bar, d'une cuite et à qui on donne tout l'espace d'une nuit, dont on besogne les reins pour se vider la tête autant que le reste. Elle se servait d'eux, tout comme ils se servaient d'elle. Un échange de service, de bon procédé entre deux adultes consentants.

- Dommage, d'ailleurs, t'as pourtant l'air d'un mec facile. Je ferais bien d'aller picoler ailleurs, hm. Je vais pas me vriller les tympans si c'est pour que ma chasse n'aboutisse pas.

Un homme facile enveloppé dans un blouson de cuir pour lequel il lui faudrait sans doute débourser ses deux reins et une partie de son foie, cependant. Qu'est-ce qui pouvait bien le pousser à passer une soirée ici ? Il n'avait pas un club branché, sélect, dont il pourrait aller vider les bouteilles ? Hekate hausse les épaules, et s'empare d'une nouvelle gorgée d'alcool, notant mentalement qu'il faudrait qu'un jour elle arrête de s'en enfiler autant si elle ne voulait pas terminer avec le foie gorgé comme une éponge.

Et puis, alors qu'elle avait abandonné l'idée de trouver ce que son partenaire de la nuit pouvait bien lui cacher, une petite ampoule s'éclaire à l'intérieur de son crâne, y chassant momentanément les ténèbres qui y faisaient leur nid. Des bribes de guitare, de batterie viennent se superposer sur les pulsations minables de la techno. Une langue gutturale, lui écorchant la tête tout autant qu'elle court sur sa peau avec la douceur presque sensuelle de la soie.
Le visage de la Sorcière s'éclaire de triomphe, faisant luire ses yeux, rougir ses joues, et creuser dans sa joue droite la légère profondeur d'une fossette alors qu'elle balaye de son regard le visage de l'homme éclairé par les lumières à intervalles réguliers. Elle termine son verre, et son sourcil se hausse. Elle ne sait pas son nom, pas d'où il vient. Et pourtant, viscéralement, elle sait qui il est.  

- Putain. Je savais que le maquillage et les projo faisaient des miracles.

lumos maxima


GEALACH DUBH

You'll never beat the Irish
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Engel Bauer
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Mer 5 Juin - 10:26
Whisky. Sans glace.
ft. @Hekate R. Murphy

Novembre 2003

Je la regarde. Je la regarde sans comprendre ce que je cherche, ce que je lis, ce que j’aimerais voir. Chaque détail de son expression se grave sur ma rétine avec la précision d’un scalpel, image indescriptible imprégnée dans ma mémoire avec la rapidité des plus collisions les plus brutales. Tout dans son attitude me désarçonne, alarme les battements de mon cœur qui s’étonne de se voir si aisément perturber. Mon masque se craquèle au gré des flashs qui éclairent mon visage, dévoilant par à-coups ce regard fasciné que je ne parviens pas à détourner d’elle. J’écoute toujours mais ses mots m’échappent, vaporeux, déformés par l’électro qui hurle dans mes tympans. Je me perds dans les questionnements par milliers qui s’entrechoquent dans ma tête alors que l’alcool commence discrètement à braver les frontières de ma conscience. Je ne me souviens plus de la dernière fois qu’une femme est parvenue à me troubler. La sensation a quelque chose d’effrayant. Et d’irrémédiablement attirant.

Le désir de la voir s’attarder sur ce tabouret me fait user de techniques devenues des réflexes pour tout chasseur, qu’importe la proie. La brunette ne montre aucune réaction alors que Greg opine en remplissant de nouveau nos verres, mais elle ne refuse pas que je lui offre le sien, ce qui laisse l’ombre d’un sourire planer un instant sur mes lèvres. Car, de manière implicite, la partie se lance, une partie dont chacun connaît les codes mais dont la finalité demeure toujours inconnue, comme la nature de la victoire qu’on y cherche. Les doigts jouant sur le rebord de mon verre, j’observe mon adversaire avec cette attention méticuleuse qui me caractérise, cherchant la moindre faille dans son expression que la pénombre artificielle du bar me permet difficilement de discerner. La belle fixe quelque chose un peu plus loin, vers la piste, mais je ne prends pas la peine de me retourner, profitant de sa distraction pour descendre mon regard le long de la courbe de se cou jusqu’à son épaule mordue par la bretelle rouge de son débardeur. Les plis du tissu soulignent les rondeurs discrètes de sa poitrine. Je balaye les rares détails qu’il m’est permis de voir au passage des projecteurs, note les indices de sa maigreur et la blancheur de sa peau que même l’atmosphère criarde du Viper ne parvient pas à cacher. Il ne me faut guère plus de quelques secondes pour reconnaître que je suis loin d’être mal tombé, ce qui n’aide pas à contrer cette fièvre licencieuse que je sens déjà poindre dans ma poitrine.

Elle murmure quelque chose, une remarque que je mets quelques instants à entendre et qui me fait cligner des paupières quand je me ressaisis. Intrigué, je jette un regard par-dessus mon épaule pour découvrir enfin ce qu’elle semble admirer depuis tout ce temps et retombe sur les silhouettes provocantes des deux danseuses de tout à l’heure. Tiens, tiens… Voilà qui est intéressant. Je reviens sur la brune avec un sourire amusé, résolument curieux, mais choisis de ne pas la relancer sur le sujet qui s’installe simplement dans un coin de ma tête, prêt à se rappeler à ma mémoire au moment opportun.

Soudain, la belle se réinstalle sur son assise et je suis des yeux avec une surprise non feinte son pied qui vient reposer sur la barre de mon tabouret. Mes pupilles se dilatent quelque peu alors que je remonte avec lenteur le galbe de sa jambe interminable jusqu’à tomber sur la boucle de sa ceinture dont je mets quelques secondes à lire la gravure. Le sourire discret que je gardais sur les lèvres s’élargit franchement et le bout de ma langue passe un instant entre mes dents alors que ma main glisse sur le bord de mon menton. Il me faut convoquer tout mon sang froid pour maquiller la tension qui vient lécher mes lombaires, remontant le long de mon dos à voir cette jolie brune s’adonner aux plus délicieuses transgressions. Par ce simple rapprochement, la voilà qui flirte avec les limites de mon territoire et je hausse un sourcil en revenant croiser le regard de la fille juste avant qu’elle ne fasse tinter son verre contre le mien et ne me livre l’information sans doute la plus précieuse de la soirée. Hekate… Je penche légèrement la tête sur le côté, me demandant un instant si j’ai bien entendu tant ce prénom me paraît incongru. D’où est-ce que ça vient, ça ? D’une bonne famille proprette aux tendances aristos dont les parents se font un devoir d’affubler leur progéniture d’un prénom « original » ? D’un village paumé en Ecosse où même les pecnauds du même patelin ne se comprennent pas entre eux ? A moins que ce ne soit le prénom qu’elle donne aux idiots comme moi qu’elle rencontre dans les bars pour éviter qu’on ne la reconnaisse dans la rue tout en se donnant un air d’opératrice de téléphone rose…

L’idée fait luire une étincelle malicieuse dans mon regard alors qu’elle continue de me fixer avec cette hésitation qui imprègne trop souvent les prunelles de ceux qui me rencontrent. L’appréhension qui s’empare de ma poitrine me laisse sans réaction de longues secondes alors que les convenances auraient voulu que je lui donne mon nom en échange du sien. Mais les origines allemandes qui transpirent de chaque syllabe me font craindre de la mettre trop facilement sur la piste de cette identité que j’aimerais continuer de lui cacher. Alors je ne dis rien, ramène le whisky à mes lèvres et me retourne un instant quand le regard de la fille, se voit attiré quelque chose dans mon dos. Sur la piste de danse, un grand type, le bras passé autour de la taille d’une autre nana qui semble passer une très bonne soirée, lui fait de grands signes avant de sortir du bar par la porte du fond. Mon cœur fait une légère embardée à l’idée qu’il s’agisse de ses potes et qu’elle choisisse naturellement de les suivre. Mais elle ne bouge pas et cette simple victoire excite soudainement les instincts de chasseur que je pensais endormis pour ce soir. Elle reste. Et si elle ne le fait pas pour eux, elle ne peut le faire que pour moi. La langue encore tapissée de whisky, je la relance alors, décidé à me perdre dans ce jeu qu’elle a définitivement choisi de lancer. Et auquel elle semble avoir plus de talent que bien des filles qui l’ont précédée.

Mes yeux se plissent légèrement quand elle m’annonce ses origines irlandaises et tout le mystère qui entoure encore cette femme se dissout quelque peu. J’ai un sourire amusé car je ne peux prétendre être surpris par ce qu’elle vient de me confier : on ne peut tirer un caractère aussi brut que le sien que dans un pays où la bière la moins chère du marché n’est autre que cette putain de Guiness… Mais mon rictus se fane aussi rapidement qu’il est apparu quand elle me renvoie la balle sans même sourciller. Un air désabusé s’empare de mes traits alors que je sens poindre les premiers indices de ma défaite. Je ne peux espérer continuer la partie sans lui donner moi aussi de quoi satisfaire sa curiosité. L’inquiétude revient troubler un instant les battements de mon cœur, mais l’hésitation ne résiste que quelques secondes encore avant que je ne gronde, levant légèrement mon verre comme si je trinquais à mon tour :
- Engel. Bien que tu n’aies pas l’air d’être de ces filles qui se sentent mal à l’aise à l’idée de se faire offrir un verre par un inconnu.
La sonorité du nom devrait facilement la mettre sur la voie, même si elle n’a jamais foutu les pieds en Allemagne. Je ne le prononce jamais à l’anglaise, comme un besoin constant de me différencier de ce peuple de qui le sang maternel n’est jamais parvenu à me faire me sentir proche, malgré mon pied à terre établi à Londres depuis plus de vingt ans. Je ne suis plus à une contradiction près, après tout…

Je laisse ma demi-réponse planer entre nous et détaille le sourire qui affine les lèvres de Hekate alors que la taquinerie revient luire dans ses yeux. J’ai un léger rire que je noie dans une gorgée de whisky à réentendre cette acidité dans son timbre qui m’amuse étrangement bien plus qu’il ne m’agace. Il y a quelque chose chez cette fille d’immensément frais derrière le mordant de ses répliques et je gronde d’une voix grave :
- Pas de la première venue, non…
Et je plante mon regard dans le sien un temps trop long, lui laissant le loisir de trouver dans la noirceur de mes prunelles tout le sérieux qui s’est insidieusement glissé dans ma phrase. Le cœur palpite sous mes côtes, pulsations acharnées galvanisées par les sensations qui naissent dans ma poitrine. Je me laisse prendre au jeu avec une facilité déconcertante, captivé par cette jambe que je me force à ne pas regarder, séduit par l’incorrection de son attitude qui la distingue de toutes les greluches qui viennent habituellement m’aborder. Le « dommage » qu’elle glisse avec la plus belle des nonchalances fait pulser l’adrénaline dans mon sang vicié par l’alcool. Je lui réponds avec un sourire en coin, légèrement moins désarçonné maintenant que je commence à saisir la férocité de son caractère :
- Quel plaisir y a-t-il quand la chasse est trop simple ? T’avais pourtant l’air d’une fille à aimer les défis…

Je ne peux croire une seule seconde qu’une femme de sa trempe se satisfasse de victoires faciles, évidentes, insipides. Elle semble être de celles qui savent ce qu’elles veulent et qui ne reculent pas à la première difficulté, une qualité qui se fait désespérément rare dans les bars que je fréquente, de quoi me demander une fois encore pourquoi je m’obstine à venir ici. Greg va finir par croire que je viens pour lui. Manquerait plus que ça…

Mais la légèreté factice de nos échanges s’évanouit soudain quand je décèle ce tremblement subtil dans son regard de prédatrice, cette seconde précise qui voit disparaître le jeu derrière des considérations bien plus terre à terre, bien moins dangereuses pour elle. Tellement plus pour moi. Je reste suspendu à ses lèvres qui refusent de laisser échapper le moindre son pendant des secondes interminables jusqu’à ce que l’expression de son visage change radicalement. Son air mutin se change en jubilation éclatante et je referme les paupières, conscient d’ores et déjà de ce que la suite de notre conversation me réserve. Je ne la vois pas hausser son sourcil. Je ne fais que deviner le sourire triomphal qui doit illuminer ses traits alors qu’elle me glisse à demi-mots sa victoire face à ce secret qui n’aura pas résisté plus de quelques minutes. Je fais passer l’amertume qui tapisse ma langue en vidant mon verre avant de faire signe au barman de me resservir. Je gronde un sombre « Laisse la bouteille, » avant de revenir enfin croiser le regard de la brunette et Greg s’exécute avant de s’éloigner vers un autre groupe de clients qui le demande un peu plus loin.

Je cherche mes mots un moment, ne sachant trop quoi répondre sans que mon ton ne se fasse froid ou prétentieux. Il est toujours difficile pour moi de descendre de scène, de redevenir une ombre parmi la foule car trop d’yeux me regardent encore comme si les projecteurs me suivaient où que j’aille. Mon cœur se perd dans une arythmie qui trouble un peu ma respiration. Je crève d’envie de fumer mais le regard de Greg n’est pas assez éloigné pour me garder de ses foudres. Je n’ai pas d’échappatoire. Ou plutôt, je me défends d’en avoir, ce que je peine encore à bien comprendre. Les yeux rivés sur ceux qui me toisent, je finis par laisser échapper un soupir désabusé et un sourire las se flanque sur mes lèvres.
- Pas assez pour t’échapper, visiblement…
Mon sourire s’accentue peu à peu alors que j’accepte cette petite défaite, conscient que mon petit numéro n’aurait de toute façon pas pu durer bien longtemps. Reniflant légèrement, je récupère mon verre que je garde à la main alors que je me tourne plus franchement vers Hekate.

La vérité, c’est qu’une part de moi se réjouit de voir ce secret déjà éventé, me laissant ainsi l’occasion de savoir dès à présent si notre petit jeu se trouvera avorté d’un côté ou de l’autre après cette seule révélation. J’ai assez sauté de fans pour savoir que ces étreintes offrent bien plus de promesses que de frissons. J’ai trop souvent vu cette ombre dans leurs regards une fois qu’elles se trouvaient dans mes bras, cette déception de ne pas trouver le reflet parfait de ce fantasme qu’elles ont collé sur ma gueule, ce détachement qui s’empare de leur souffle et de leur corps quand elles ferment les yeux pour se convaincre que je suis l’homme qu’elles ont imaginé entre leurs cuisses dans la solitudes de certaines nuits. Et je me souviens de ces élans malsains, de cette hargne que je déverse en elles pour leur faire payer cette façon de me voir, leur donner une raison de s’imaginer dans les bras d’un autre maintenant qu’elles sont piégées avec moi. Bien peu d’entre elles se risquent à revenir me trouver une fois que je les ai délaissées, le corps ravagé, l’orgueil en miettes après que j’ai crucifié le peu d’estime qu’elles avaient pour elles-mêmes, à se prétendre inatteignables quand le simple fait d’apprendre mon nom les fait déposer tous leurs charmes à mes pieds. Je les leur rends une fois rassasié vitriolés par mon dégoût, recrachés avec cette violence qui me consume quand les martèlements de la coke se mêlent à cette vengeance que je veux imprimer dans leur chair. Elles rêvaient d’une nuit dont elles se souviendraient jusqu’à leur mort. Je gage qu’aucune d’entre elles ne m’a jamais oublié après cela.

Il n’y a guère que la fatigue désormais pour endiguer ma colère, cet épuisement qui fait souvent taire aussi ma rage depuis que les insomnies ont étouffé jusqu’à mes élans les plus destructeurs. Je ne cherche alors plus que cet apaisement qui suit les abandons physiques et qui trompe pour quelques minutes les démons qui me poursuivent. Ce pouvoir immonde de la célébrité ne me donne plus que des égarements insipides, trouvés au cœur de liaisons aux allures d’imposture, car n’y l’un ni l’autre n’obtient ce qu’il pensait trouver une fois la porte de la chambre refermée. Nombre d’hommes envient cette facilité avec laquelle je remplis le vide de mes chambres d’hôtel. Peu d’entre eux réalisent qu’ils connaissent bien plus de sensations avec leur épouse que je n’en trouve avec une dizaine de filles qui m’adulent pourtant quand je suis sur scène. Aucune vision n’est pire que de voir l’adoration quitter progressivement leurs regards quand elles me voient dépourvu de mes leurres…

Gorgée de whisky avalée un peu brusquement. Je ne réalise qu’après quelques secondes le blanc qui s’est installé et me fais violence pour reprendre cette conversation que je ne souhaite pas abandonner, car quelque chose chez cette fille me fait croire que j’ai raison de m’intéresser à elle plutôt qu’aux deux gourdes aux corps parfaits que nous avons tous les deux remarquées. Je ne sais pas si mes espoirs se confondent à la réalité, aidés par les vapeurs de l’alcool dont je sens doucement les premiers effets. Mais je m’accroche à cette possibilité, trop avide de nouveauté pour la laisser si rapidement s’échapper.

Mes yeux assombris viennent trouver les siens. J’essaye de garder un air avenant quand l’aigreur teinte encore la fin de mes phrases.
- Normalement, c’est le moment où tu dis que tu adores ce que je fais ou que tu as au contraire déjà porté plainte pour outrage à je ne sais quelle communauté bien-pensante après avoir entendu un de mes titres à la radio. Te prive pas, surtout… On prend vite l’habitude.
La lassitude de mon sourire se fait plus criante encore quand les flashs des stroboscopes dévoilent le creusement inquiétant de mes cernes. Mon regard s’adoucit toute fois quelque peu quand j’ajoute :
- Sinon on peut tout aussi bien s’en foutre. Après tout, t’es pas venue pour un concert ce soir ?
Je peine à dissimuler l’espoir que je mets dans cette simple phrase, l’envie si prégnante de passer une soirée loin des costumes dont on me pare chaque fois que je perds cet anonymat que je n’aurais jamais cru chérir. Mes doigts se crispent par à-coups autour de mon verre. Je ne lâche pas Hekate des yeux. Et mon cœur continue de taper dans ma poitrine, un battement pour chaque angoisse que je laisse entre ses mains.

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Hekate R. Murphy
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Mer 12 Juin - 10:48
Whisky. Sans Glace


ft. @Engel Bauer ( 2. 190 mts )
Ivresse de la danse, des corps saoulés par l'alcool et la chaleur. Sur la foule rassemblée en bas, qui ondule au rythme implacable de l'électro, l’œil inquisiteur des projecteurs et des lasers dessine parfois la forme intangible d'une silhouette. D'une inconnue qui, pour un simple instant seulement, sortira de son anonymat. Accrochant ce regard vert déjà captivé par les mouvements lascifs des deux ballerines en mal d'attention qui se déhanchent. Faisant tendre le tissu satiné de leurs robes trop courtes et trop serrées pour la morale. Dans une pulsion enfiévrée par l'absinthe, désinhibée par l'heure tardive, elles lèvent les bras. Dévoilant un peu plus aux yeux inquisiteurs de la jeune Irlandaise le galbe bronzé d'une cuisse ferme, la rondeur enchanteresse d'une poitrine étouffée de tissu. Ses doigts se serrent sur son verre tandis qu'au creux de son crâne, c'est sur cette peau qu'elle s'imagine déjà faire glisser ses dextres. Louer ce corps de ses lèvres chaudes. Le sentir se cambrer sous elle. En tirer le moindre soin, le moindre souffle jusqu'à s'en gorger. Jusqu'à ce que comme toujours, elle disparaisse, apaisée pour la nuit. La victoire aurait été facile. Trop facile. Ternissant presque le plaisir brut qu'elle aurait pu en tirer. Elle aurait pu, oui. Mais pas ce soir.

Sa contemplation extatique en attise une autre. Elle le sait bien. Elle le sent, même si elle n'en montre rien, autant par fierté que par crainte de l'interrompre. Sur son propre corps défile les iris incendiaires de son frontal avec tant de netteté qu'elle aurait pu en déchiffrer le trajet à l'aveugle. Le sentir épouser de ses prunelles la forme douce de ses seins, découpés dans le coton écarlate de son débardeur. Sur sa bouche peinte se trace, fantomatique, un sourire de triomphe. La Sorcière cligne des yeux, fermant un temps un peu trop long les paupières. Une seconde. Peut-être deux. Elle lui laisse le temps qu'il faut pour la détailler et agrémenter son propre orgueil. Des deux femmes qu'elle observait quelques instants plus tôt, plus rien ne subsiste dans sa mémoire. Seule reste la chaleur naissante qui s'en vient mordre la cambrure de ses reins et qui lui rappelle qu'aujourd'hui, exceptionnellement, elle peut trouver mieux.

Hekate consent enfin à se détourner dans un soupir, et la noirceur bleutée d'une boucle lâche revint occulter le tranchant blême de son épaule, lorsque c'est lui qui, finalement, retrouve toute son attention. Tellement mieux… Ça n'est pas l'inconfort de sa position qui l'oblige à se mouvoir, à présent. D'un geste souple, ses jambes se décroisent, et c'est sur son tabouret qu'échoue la plateforme de son escarpin, à quelques centimètres du cuir brossé de sa botte. L'attitude dissipe le doute, et l'ordre est impérieux. De son talon, elle crucifie tout espoir de fuite, faisant rempart de sa jambe à toute volonté de donner à cet échange une fin avortée. Il prend l'invitation au mot, retraçant du regard la barrière ainsi formée, et la jeune femme le félicite d'un sourire mutin, lui laissant sans le presser le temps de vaquer à son occupation qui déclenche dans sa poitrine ce frisson d'extase qu'elle connait par cœur et dont pourtant elle ne se lasse jamais. Dans ses yeux qui percutent les siens juste avant qu'elle ne suive le tracé de ses doigts sur son menton, elle peut y lire en miroir la même excitation qui anime son corps depuis qu'elle était venue se percher sur ce tabouret. Le jeu venait de commencer, et chaque partie n'espère plus rien à présent qu'en remporter la victoire.

Dans toute bataille, dans toute guerre il existait des codes. Un donné pour un rendu. C'était ainsi que tout fonctionnait. Ou du moins qu'elle fonctionnait. Le chatoiement du whisky qui rempli son verre sans doute trop vite vidé, à en juger par son sang grisé par l'alcool, lui signale qu'il est temps de révéler quelque chose. Hekate. Prénom détesté pendant ses jeunes années. Trop peu commun, trop extravagant pour laisser passer les moqueries mesquines de l'enfance, elle l'adule à présent. Hekate. Son étrangeté lui garanti une curiosité, souvenir chez toutes les personnes qui croisent son chemin. Et c'est exactement ce qu'elle cherche lorsque ses syllabes franchissent la barrière de ses lèvres rouges. Le graver dans la mémoire de cet homme qu'elle ne connait que depuis une poignée de minute et qui pourtant occupe toute son attention, au point de lui faire délaisser la compagnie de ses amis qui franchissent d'un pas peu assurée de cette boîte où elle n'aurait pas mis les pieds de son plein gré. La réaction ne se fait pas attendre, et la tension de la nuque du beau brun qui accompagne le léger mouvement de sa tête lui arrache un sourire moqueur. Raffermissant son appui sur son tabouret qu'elle s'est accaparé, le buste de la jeune femme se penche légèrement en avant. Ses sourcils se haussent et les mots qu'elle murmure presque attisent dans le vert de ses iris une lueur de défi.

- Quelque chose a redire sur mon prénom ? Je te sens… dubitatif.

C'est avec l'assurance de ceux qui opèrent déjà en terrain conquis que Hekate se redresse, entourant de sa main le verre généreusement offert dans lequel elle vient tremper les lèvres, marquant légèrement de rouge la surface translucide. Le whisky glisse dans sa gorge, enflammant sa trachée qu'elle pensait pourtant déjà bien insensibilisée par les boissons précédemment avalées. Sans doute aurait-il été préférable que ses amis restent, finalement. Bien que Kathleen soit sans doute dans un état lamentable, Connor aurait pu lui être utile pour se tenir au fait de sa consommation. Mais ce soir, elle était une grande fille. Elle n'avait pas besoin de chaperon pour savoir qu'elle était encore - quoi que légèrement grisée - en pleine possession de ses moyens. Pas plus qu'elle n'a besoin d'aide pour comprendre que cette tension délicieuse dans le creux de son ventre n'a rien à voir avec le grand cru Irlandais qui courre dans ses veines.

Le silence reprend étrangement ses droits, dans le lieu assourdissant, et cette accalmie passagère lui permet de réfléchir, de remettre le doigt sur la question qui tourne en arrière-plan dans ses méninges. Pourquoi ? Pourquoi a-t elle la sensation envahissante que ce visage lui est familier ? Qu'elle l'a déjà croisé suffisamment de fois pour pouvoir lui provoquer ce sentiment étrange d'être en face d'une personne qu'elle connaît ?

Engel.

La brusque réponse à sa question muette, grondé d'un timbre grave qui fait glisser un frisson sur sa peau, l'arrache à ses questionnements inutiles. De ses années d'expatriée en Allemagne, elle en reconnait un prénom, qui même là-bas ne semble pas si commun. Allemand, donc. Les ténèbres se dissolvent peu à peu.

-Engel…

Avec une satisfaction qu'elle ne prend même pas la peine de dissimuler, Hekate en fait rouler les sonorités sur sa langue. Engel. Oui, décidément, c'était un prénom qu'elle s'imaginait parfaitement soupirer jusqu'à ce que l'aube succède à cette nuit. Un rire soulève sa poitrine, et vient se perdre dans le bordel provoqué par la musique.

- Non. En revanche, je suis de ces filles qui savent apprécier lorsque de jolies choses leur sont offertes…

À la manière dont son regard délaisse le sien pour venir retracer la courbe de sa nuque, le doute n'est pas possible. Sans gêne, elle délaisse un court instant la conversation pour se plonger dans son examen minutieux, et ses prunelles percent l'épaisseur de ce putain de blouson pour admirer un moment la solidité de ses épaules. Hekate se surprend à s'imaginer y laisser courir ses doigts. Les marquer de ses ongles, ou de ses lèvres. La pointe de sa langue retrace une seconde le tranchant de ses dents, derrière la malice de son sourire. Très jolie chose…

L'amusement se dissipe sous l'intensité et le sérieux du regard qu'il noie dans le sien. La violence de la confrontation dérègle l'espace d'une seconde sa respiration rapide, perturbée par le battement que vient de louper son coeur. Elle se laisse happer sans réagir et contre son gré, le trouble vient grandir en elle, écrasant d'une masse chaude l'intérieur de sa poitrine. Connard.

Un battement de cils, et la jeune femme reprend contenance, levant son verre en une parodie de toast amusé.

-Quelle petite chanceuse, alors. Bénies soient les femmes qui sont passées avant moi.

Une courte seconde, elle le maudit pour cette victoire bien trop facilement remportée. Mais le frisson d'une défaite aussi délectable remplace bien vite sa mauvaise foi, et musèle aussitôt son âme de mauvaise joueuse. Elle ne pouvait pas lui en vouloir de jouer selon les règles qu'elle a elle-même instaurés à l'instant où elle était venue lui rentrer dans le lard. C'était parfaitement loyal, après tout.

L'Irlandaise abandonne sa rancœur au profit de sa montre, qui mord son poignet de son bracelet de cuir usé. Levant légèrement le bras, elle offre le cadran qui repose au creux de l'articulation, sur le tracé bleuté des veines, à la lumière de projecteurs.

- Il est trois heures. Ne te laisse pas abuser par mes grands yeux et mes jambes, je ne suis qu'une femme ordinaire. Les victoires et les hommes faciles sont parfois appréciables, à une heure aussi tardive.

Lesdites jambes bougent légèrement, comme pour attirer l'attention. Alors qu'elles se croisent, c'est avec un plaisir malsain que la jeune femme laisse la pointe de sa chaussure effleurer le mollet masculin tandis qu'elle s'accoude au comptoir, feignant une décontraction qui n'en a que le nom. Comme depuis qu'elle est arrivée ici, elle est sous le qui-vive, et c'est dans son regard qu'elle lit combien le plaisir du jeu est partagé.

Étrangement, c'est ce même regard qui lui apporte la réponse à la question qu'elle se posait depuis le début de l'entrevue. De ces yeux, dont les néons ternissent le bleu-gris enjôleur, lui vient la révélation. Dans son crâne explosent les sons pulsatiles et entêtants du métal, couplés aux notes graves et rauques de paroles allemandes. Reißen. La victoire éclate sur son visage et son sourire triomphant dévoile ses dents en une satisfaction flamboyante. Une exclamation venue du cœur franchit ses lèvres et elle le regarde fermer les yeux, attendant visiblement le coup de poignard qui viendra mettre fin à l'anonymat qu'il avait réussi à conserver jusque-là. Voilà d'où elle le connaissait. Enfin… Connaître était un bien grand mot. Mais effectivement, elle l'avait déjà vu, alors qu'elle se pressait dans la fosse bondée d'un de leurs concerts, auquel elle avait été entraînée par un de ses amis que la musique produite par le groupe transcendait. Finalement, elle s'était découvert un petit coup de cœur, qu'elle écoutait parfois le soir lorsque les insomnies venaient lui tenir compagnie. Et pour être franc, jamais elle n'aurait pensé croiser le guitariste rythmique en plein milieu d'un bar de la capitale.

-Ne t'en veux pas, Engel. Peu de choses m'échappent, quand je cherche vraiment…

Pour parachever sa phrase, elle lève légèrement son verre et laisse le whisky sur sa langue agrémenter la saveur de sa trouvaille. Au-delà de partager un verre avec un vague péquenaud célèbre au beau milieu de la nuit, c'est le bonheur d'avoir enfin posé le doigt sur ce qui la travaillait qui fait briller les yeux qu'elle ne peut détacher de son beau visage soudainement devenu las. Comme elle pouvait le comprendre. Elle ne devait pas être la première pouffiasse à le reconnaître ce soir et elle peut presque voir sur ses épaules peser le poids de la célébrité. Mais après tout, ne l'avait-il pas voulue, cette adoration ? Le peu de tranquillité n'était qu'un des inconvénients d'être enfin reconnu pour son talent.

Si elle adorait ce qu'il faisait ? Pas vraiment. Leur musique était bonne, assurément, même si plus d'une fois elle avait levé un sourcil en comprenant le sens de leurs paroles. Mais c'était bien souvent l'apanage des groupes de ce genre. La provocation était partie intégrante de leur identité. Et elle aurait été bien stupide d'en tenir rigueur pour quelques simples chansons.

Son nez se fronce, alors qu'elle balaye l'air d'un mouvement de la main et que refait surface le sourire moqueur qui ne l'avait jamais réellement quitté.
- Je te trouve bien prétentieux, pour quelqu'un qui boit seul ce soir… Il faut un égo monstre pour ne penser susciter chez les gens que des émotions aussi fortes que l'adoration ou le dégoût… Pourquoi ne pas te contenter au mieux d'une vague curiosité, au pire d'une banale indifférence ?
Sa main fait doucement tourner l'ambre de son whisky dans son verre.
- Je n'adore pas grand-chose. Et je ne sais pas jouer les groupies. Alors tu as raison. Oublions ça… Les choses que je compte te demander ce soir sont d'un tout autre niveau qu'un concert. Même si l'habileté d'un guitariste n'est pas une chose négligeable.  
Et, mue par une pulsion étrange, à nouveau elle se penche en avant. Et comme la première fois, sa langue effleure ses lèvres étirées en une moue taquine alors que ses yeux refusent de lâcher les siens.
- Mais si vraiment c'est dérangeant, je pourrais tout aussi bien aller proposer ma compagnie aux deux déesses derrière toi, Engel…
Sa langue s'attarde sur la dernière syllabe. Il peut le lire, dans son regard. Qu'elle s'en fout. Et que le jeu n'a jamais cessé.

lumos maxima


GEALACH DUBH

You'll never beat the Irish
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Jeu 4 Juil - 10:38
Whisky. Sans glace.
ft. @Hekate R. Murphy

Novembre 2003

Frisson délectable. Chaque roulement de ses muscles sous sa peau capte mon regard avec une facilité désarmante et, de cette façon qu’elle a d’alanguir ses gestes quand je la contemple, je crois qu’elle le sait. Sa jambe si proche de la mienne, son regard si solidement ancré dans mes iris… Je ne sais plus qui de nous deux est le chasseur ou la proie et la sensation m’enivre. Ai-je déjà douté une fois auparavant de mon rôle dans ces joutes-là ? Je ne parviens pas à m’en souvenir. Pourtant je le sens. Déjà, je le sais : je me laisse docilement capturer, apprivoiser par cette femme qui n’a besoin d’aucune autre magie pour m’ensorceler que la flamme que je trouve dans son regard. Et je sais que cette flamme ne quittera jamais ma mémoire.

Son prénom soufflé comme une offrande caresse mes esprits embrumés par les vapeurs de whisky et l’expression intriguée que je ne parviens pas à réfréner fait se froncer avec délicatesse les deux traits fins de ses sourcils. Hekate m’observe un instant avant de s’approcher avec cette témérité qui luit jusque dans ses yeux. Un frisson me parcourt l’échine. Pourtant je ne recule pas quand elle se penche, fermement décidé à défendre ma place dans ce duel  qu’elle a amorcé dès les premières phrases qu’elle a eues pour moi. Quelques secondes passent alors que je laisse mon regard remonter la ligne de sa gorge, caresser sa mâchoire jusqu’à replonger dans ses yeux. Et je gronde, non sans conserver cette lueur mutine dans le fond de mes prunelles :
- Absolument rien à redire, Hekate…
Son prénom glisse sur ma langue comme la plus douce des provocations et mes paumes s’enflamment de cette chaleur délicieuse qu’on ressent à franchir quelqu’interdit. Je sais la familiarité que j’emploie dans chaque variation de mon timbre, cette irrévérence qui ne quitte pas un instant mon regard. Et je me délecte d’en trouver le parfait reflet dans le sien.

Je continue de la jauger en luttant pour conserver mon sang froid. Chaque silence se pare de menaces contre lesquelles je ne suis pas certain de vouloir me défendre et il n’y a guère que l’aveu de mon prénom pour me faire véritablement craindre la suite de nos échanges. Un instant, mon expression se fige, soudain plus renfermée à l’idée que la belle ne s’envole en apprenant qui je suis, ou que sa répartie ne s’éteigne brutalement pour ne plus m’offrir que les attentions factices des femmes envoûtées par tout ce qui s’approche d’un semblant de notoriété. Mais rien de tout cela ne vient enlaidir ses traits. Non. Il n’y a que cette contraction subtile que je vois prendre le haut de ses épaules alors qu’un fin sourire étire ses lèvres. « Engel… » La tension qui s’empare subtilement de ma nuque me fait redresser involontairement la tête à la voir plisser son regard au moment où elle dit mon prénom et ma main se resserre encore autour de mon verre. Je sens la pente se faire de plus en plus raide sous mes pieds et chaque détail de l’attitude de cette fille ne fait que m’inciter davantage à me laisser glisser sur les chemins tendancieux qu’elle dessine à chaque putain de regard qu’elle pose sur moi. Car je les vois tous, aussi inconvenants que les miens, passer sur le cuir de ma veste et la ligne de mon col. Le frisson qui parcourait ses bras se transmet aux miens comme si elle me touchait, et je dois me faire violence pour ne pas détourner le regard, rester résolument tourné vers elle pendant qu’elle me détaille. La flatterie silencieuse résonne jusque dans le creux de mon ventre alors que l’espièglerie de son sourire fait s’étirer mes lèvres en miroir. Et je flirte consciemment aux limites de l’indécence, laissant mon regard s’assombrir de toutes les envies que je sens naître dans ma poitrine à mesure qu’elle joue de ses charmes. Mes pupilles glissent un instant sur son bras nu, juste le temps de voir le frisson qui dévale le long de sa peau, et une arrogance mâle vient exciter mes sens, redressant ma posture quand elle lève son verre pour faire diversion. Je penche légèrement le mien avant de le mener à mes lèvres, toujours sans lui laisser aucune échappatoire. Mais son geste capte finalement mon regard au moment où elle lève le poignet pour désigner sa montre et chacun de ses mots cingle les dernières digues que je m’efforçais de conserver au nom d’une bienséance de façade devenue un impératif dans toute tentative de séduction. Toute tentative, sauf avec elle.

L’invitation sous-jacente me fait me tendre sur mon tabouret, à moins que ce ne soit l’effleurement de son pied que je sens frôler ma jambe au moment où elle change encore de position. Ma respiration s’est emballée aussi brutalement que mon cœur et, un instant, j’ai senti ma main lâcher mon verre, prête à se refermer sur son bras pour l’emmener dans ce foutu carré VIP et laisser s’épancher mes déviances sur les courbes parfaites de son corps. Mais je me suis figé à la seconde même où j’ai vu ce tremblement s’emparer de ses yeux et l’étincelle licencieuse quitter son regard pour laisser place à une expression bien moins tendancieuse. La déception pourfend mes élans les plus audacieux pour s’emparer des traits fatigués de mon visage. Je noie mes ardeurs dans ma dernière gorgée de whisky avant que Greg ne vienne me resservir et laisse la bouteille derrière lui. Et l’amertume qui envahit ma bouche peine cette fois à la quitter.

L’esprit perdu dans des hésitations sans fin, je finis par grogner quelques mots plus froids que je ne les désirais, mais pleins de cet espoir que je refuse encore d’abandonner. Le silence qui suit ne me laisse que le temps d’admirer les nuances plus sombres qui se peignent dans les iris de l’Irlandaise. Mais rien qui n’entame réellement la légèreté de son sourire. Sa main balaye nonchalamment l’air alors qu’elle me remballe une nouvelle fois avec un talent qui continue de me fasciner. Un sourire amusé étire un instant le coin de mes lèvres et je retrouve une voix plus assurée. Je lance un ferme :
- Pas l’indifférence. Jamais l’indifférence.
Une résolution qui me poursuit depuis si jeune que je ne sais même plus ce qui l’a faite s’imposer la première fois. J’appuie alors mon regard un temps résolument long avant d’ajouter d’un ton plus grave :
- Mais je peux me contenter d’une vague curiosité pour ce soir.

Mon cœur s’agite sous mes côtes. Le jeu prend une tournure que je sais désirer plus que de raison, la faute au whisky et à cette foutue jambe que je sens encore frôler mon mollet comme si elle réitérait son geste. Mon regard se pose un instant sur l’alcool qu’elle fait tourner dans son verre et que je sens me monter dangereusement à la tête. Mon inhibition s’étiole comme mon envie de lui résister, une impression qui me frappe en pleine poitrine quand les sous-entendus de Hekate perdent toute ambiguïté. Je lève légèrement le menton comme pour jauger du sérieux de sa proposition, bien plus habitué aux filles faussement prudes qu’aux femmes assez audacieuses pour exprimer clairement leurs ambitions. Et la profondeur de son regard m’atteint en plein ventre. Ma respiration s’ébranle, puis se bloque brutalement quand je la vois de nouveau se pencher vers moi et que sa langue revient insolemment humidifier ses lèvres. Ses yeux ne me lâchent pas et j’y plonge comme un homme qui se sait déjà condamné. Mes pupilles se dilatent comme pour mieux la voir. Et je me contracte enfin sur sa dernière syllabe, mon prénom que j’entends pour la troisième fois de sa bouche et qui ne m’a jamais tant captivé. Les secondes passent sans que je ne parvienne à me mouvoir, la main toujours cramponnée à mon verre que je n’ai plus aucune intention de boire. Pourtant aucune hésitation ne me freine. Je sais déjà ce que je veux. Et quand je délaisse enfin l’alcool et cette bouteille que je n’ai finalement pas touchée, aucun tremblement ne vient altérer mes gestes.

Sans une seule fois quitter son regard, je me penche à mon tour, pénètre pour la première fois sa sphère à trop rapprocher mon visage du sien. La distance que je dévore me laisse l’occasion d’enfin respirer son parfum que je laisse doucement imprégner ma mémoire alors que mon genou vient délicatement repousser le sien, un contact que je laisse durer assez longtemps pour qu’elle ne puisse le croire fortuit. Lentement, je tourne le buste et descend de mon tabouret pour me mettre debout, m’écartant juste assez pour rendre à Hekate la pleine liberté de ses mouvements. Mes yeux ancrés dans les siens, je reste immobile quelques secondes, comme pour lui laisser le temps d’être certaine du choix qu’elle s’apprête à faire. Puis je tends une main vers elle, sans prononcer un mot. Les doigts sont détendus, aucunement menaçants, et mon regard la fixe toujours sans autre étincelle que le désir brut qu’elle y a insufflé. Sans empressement, sans fioriture, je l’invite à me suivre sans savoir où elle ira. Je l’invite à se perdre, à se perdre avec moi.  

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Hekate R. Murphy
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Lun 8 Juil - 2:08
Whisky. Sans Glace


ft. @Engel Bauer ( 1. 478 mts )
Il se faisait tard, déjà. La foule rassemblée baignait dans un mélange dangereux d'alcool et d'excitation, dont le mélange euphorisant pouvait se sentir sur les corps. Les gestes devenaient plus lents. Plus maladroits, à mesure que les conversations elles même perdaient tout sens pour se transformer en de vulgaires diatribes prises de boisson et dont ne ressortaient plus qu'une joie artificielle. Si l'Irlandaise s'était penchée un peu plus sur son propre cas, elle aurait pu la sentir également rouler dans ses veines. Picoter doucement le bout de ses doigts qui se pressent alors sur le verre élégamment offert. L'alcool sournois, manipulateur, qui rosit délicieusement ses joues et attise la chaleur qui lui mord le ventre aussi sûrement que le font les iris bleutés de son rival. Rival, c'est le terme adéquat, n'est-ce pas ? Comment qualifier autrement un homme avec qui se joue un tel affrontement. Elle se réjouit de le voir se perdre. Lâcher prise à mesure que ses pupilles se dilatent, et que son souffle se fait court entre ses lèvres. Qu'importe l'exactitude de l'appellation, finalement. La lueur douce qui brille dans ses prunelles en écho lui fait miroiter qu'elle aura le reste de la nuit pour lui trouver d'autres noms.
Mais les effets du single malt sont bien loin de préoccuper son esprit, ce soir, et à peine ressent-elle la légère et douce félicité qui la gagne un peu plus à chaque gorgée. L'enjeu est trop important, et surtout bien trop beau, pour qu'elle s'en inquiète présentement. L'entendre répondre, encore et encore, à chacune de ses remarques ne fait qu'accentuer le sourire railleur qu'elle ne cherche même plus à réprimer, et pour la première nuit depuis ce qui lui semble être des lustres, elle s'amuse en compagnie d'un homme inconnu. Véritablement.

Pourtant, la révélation brutale de son identité lui souffle un instant qu'elle aurait tout gâché. Alors que son visage s'illumine, le sien se renferme, et même les lumières colorées qui s'agitent dans le bar ne parviennent plus à cacher la lassitude profonde qui se grave au biseau sur chaque parcelle de sa peau, accentuant un peu plus les cernes de fatigue qui soulignent de sombre ses yeux à présent amers. Peut-être aurait-elle dû se taire. Prétendre ne pas avoir connaissance de l'homme qui se tient devant elle, dans l'anonymat moldu d'un bar, et que pourtant beaucoup pourrait reconnaître à la lumière du jour, dans une rue quelconque. Mais le triomphe d'avoir enfin posé le doigt sur ce qui la travaille depuis son arrivée près du zinc parfaitement poli se fait le plus fort, et même les quelques mots acides, grondés  du bout des lèvres, n'éteignent pas son air victorieux. Acculé, Engel se met à mordre, et il faut à Hekate une retenue dont elle-même s'étonne pour réfréner le rire qui roule dans sa gorge, secouant légèrement ses épaules dénudées. La célébrité semble se faire malédiction, ce soir. Comment pourrait-elle l'en blâmer ? Peut-être aurait-il fallut qu'il lui offre d'autres verres. L'alcool aurait sans doute freiné cette découverte embarrassante. Et maintenant quoi ? Va-t il s'éloigner ?

Son désir de le voir demeurer sur son tabouret, à ses côtés, la pousse à franchir à nouveau les limites et c'est sans retenue qu'elle se penche un peu plus, conservant le précieux contact de son regard ancré dans le sien. De ce simple geste, elle le met au défi : Elle le défie de s'en aller. De la laisser seule ici, assise au bar et de mettre fin à cet échange qu'il semble apprécier au moins tout autant qu'elle. Le tissu qui galbe sa jambe effleurer le jean brut de la sienne, érigeant un rempart, affirmant d'ors et déjà l'absurdité de toute fuite. Dans ses yeux, la sorcière cherche quelque chose. Un éclat, un sursaut. Un signe qu'il s'apprête à se détourner pour retrouver la foule et l'anonymat qu'il semble chérir ce soir.

Mais rien. Rien de plus que l'étirement d'un sourire amusé qui crucifie les maigres craintes de le voir s'envoler. L'assurance de sa voix grave revient. Et avec elle, le supplice enivrant qui lui tiraille les reins.

-Mais je peux me contenter d'une vague curiosité pour ce soir.

Hekate ne finira pas son verre. Elle le sait déjà. Pour une obscure raison, cette ultime phrase résonne sous sa chevelure brune alors qu'elle finit d'achever, le corps penché en avant, les inquiétudes et le mépris du bel allemand. Ce soir, elle n'a que faire du rockeur adulé. Tout comme, finalement, elle se fichait de connaître son nom et les raisons qui le poussent à venir noyer une solitude écrasante dans la couleur fauve d'un bon whisky. C'est l'homme qui fait briller ses yeux, et tambouriner son cœur dans sa poitrine lorsqu'il se prête au jeu. Elle peut entendre, assourdi par la musique, le léger crissement du cuir de son blouson lorsqu'il se décide à l'accompagner, à tordre les distances d'un lent mouvement du torse vers l'avant. Dans sa poitrine, la tempête redouble. Une respiration saccadée franchit ses lèvres où le sourire moqueur s'est éteint à l'instant où son genou vient effleurer le sien. Lui laissant enfin la possibilité de sentir la chaleur que sa peau au travers du tissu continue d'attiser. Sonnant le glas d'une condamnation qu'elle est ô combien heureuse d'entendre.

L'égalité qu'Engel vient de rétablir embrase sa peau, et sur l'épiderme laiteux de ses bras nus courre un frisson délicat, qui viendra une seconde plus tard achever sa course dans sa poitrine, alors même qu'elle délaisse la contemplation de ses yeux pour glisser son regard un instant sur ses lèvres.

-Alors partons sur le contentement. Quant à la curiosité… Je verrais ce que je peux faire.

Ses mots ne sont plus qu'un murmure, maintenant. Il est trop proche, bien trop proche, et cette proximité module instinctivement le son de sa voix. Accordant à Engel la possibilité de s'en saisir, ou de les délaisser à loisir. Il préfère se détourner, lentement, et pourtant l'intimité du moment ne semble pas s'étioler. Au contraire, elle se fait plus lourde, plus violente, alors qu’Hekate le suit du regard, s'accordant pour la première fois la possibilité de le détailler entièrement tandis qu'il pose pied à terre. Foutu jean. Foutu blouson. Foutu tout.

Le poids de son regard sur elle force l'Irlandaise à relever la tête et croiser la main qu'il vient de lui offrir, invitation silencieuse à poursuivre cet échange sans paroles, ce jeu sans perdants loin de l'agitation du bar. Les doigts tendus l'appellent, et le sourire revient. Prenant appui sur le rebord du comptoir, elle décroise lentement les jambes. Ses talons claquent doucement sur le lino noir alors qu'elle se redresse. Et pendant quelques secondes, elle s'accorde encore le droit de le jauger. Comme si elle pouvait encore prétendre être celle qui menait la barque, ici. Elle entretient l'illusion pendant un. Deux. Trois. Le temps de trois respirations fébriles avant que son bras ne vienne se lever en miroir. Du bout des doigts, elle effleure les - la sensation de sa peau contre la sienne transperce son ventre. La pulpe de ses dextres s'attarde un peu. Et finalement, elle les fait glisser contre lui, apposant sa paume chaude au cœur de sa main, y refermant la sienne.

Ses commissures se relèvent toujours plus alors que la jeune femme esquisse un pas dans sa direction. Puis un second. Conservant entre ses doigts le plus beau trésor de la soirée, elle laisse son épaule effleurer la sienne, son souffle caresser sa joue quand elle le dépasse. Le double. Il lui a présenté sa main, elle s'en est emparée, et c'est elle à présent qui l'attire doucement au travers de la foule, se frayant un passage parmi les danseurs éméchés. Ils auraient pu danser. Avant. Avant qu'ils ne créent chez l'autre un désir qu'ils ne cherchent même plus à étouffer. Des corps la frôlent, des voix transpercent ses oreilles, et pourtant il n'y a plus rien qui compte. Plus rien hormis cette main qu'elle tient dans la sienne.

De l'autre, elle vient repousser la porte menant à leur propre libération. Le froid presque polaire de l'extérieur lui arrache un frémissement qu'elle ignore, pour préférer se retourner vers lui. Appuyant sur ses phalanges une caresse joueuse du pouce.

- Il me semble qu'à présent, c'est à moi de te suivre.

lumos maxima


GEALACH DUBH

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