Paris est une défaite (Carys, flashback)
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Orion Fleury
MEMBRE
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Mar 20 Aoû - 12:32

   
FLASHBACK, Paris décembre 1996 @carys vaughn
Ophélie, Jonas, Matthis … Etonnante, la facilité de sa Galloise à prononcer sans les écorcher ces noms français. Du peu de français qu’il a lui-même appris, et du latin surtout qui se révèle très utile pour un briseur de sorts, Orion sait que ce ne sont pas des sonorités auxquelles les britanniques sont préparés. Lui viennent des images de Carys écorchant leurs noms, de reprises taquines par ses amis français qui n’auront pu manqué de la gourmander sur ce sujet tout en s’attendrissant. C’est qu’elle est attendrissante, sa Carys. Il n’a rien oublié de cette dernière année à Poudlard et de cette constance avec laquelle elle a écarté le brouillard dans lequel il restait fiché.

En souvenir de tout cela, parce qu’il a un mauvais pressentiment mais encore de l’espoir, Orion s’efforce d’être un convive agréable qui se rapproche du petit-ami revenant de voyage qu’elle serait heureuse de voir. Tout cela va les séparer aussi. Peut les séparer, pardon. Cette dissonance. Le fait que malgré la formation continue des briseurs de sort, il parte dès maintenant explorer le vaste monde. Les gobelins ont bien compris qu’il valait mieux que leurs recrues vérifient dès le début qu’elles sont prêtes à cette vie d’errance. Orion s’y fond comme la cire dans un moule chaud, tout prêt à se laisser modeler. Dormir dans des endroits humides ou exigus ne l’inquiète pas, il éprouve une peur modérée et raisonnable des malédictions auxquelles il pourrait être soumis. Il étudie patiemment, grâce à une bonne méthode, des textes parfois abscons. Au moins s’y connaît-il mieux en agriculture dans les régions à climat tempéré, mais ce n’est pas ce qui l’enverra vivre de nouvelles aventures. N’empêche qu’il n’est plus étudiant, qu’il fréquente des collègues nettement plus chenus que lui. Qu’il gère un budget, si on appelle gérer le fait qu’il mette le maximum d’économies de côté pour devenir propriétaire un jour car il a déjà une idée très formelle de la bicoque de ses rêves, et qu’il participe aux courses de la famille Fleury. Une bicoque qu’il aimerait acheter, il se prépare à s’engager dedans sans Carys ? Comment font les autres ? Quand ils ne sont pas séparés par au minimum un bras de mer ?

Il règle l’addition – par galanterie, parce qu’il n’ose pas interroger Carys sur le coût faramineux de la vie à Paris, parce que c’est dans ses habitudes et ils regagnent l’appartement sans encombres. Ils s’endorment d’un sommeil lourd, lourd … Loin des retrouvailles romantiques et passionnées de nombreux romans de gare. La vérité, c’est qu’ils parviennent difficilement à s’apprivoiser. Le Petit Prince des français est une bien piètre imitation des retrouvailles. Chaque retour sera comme une fête ? Ca n’explique pas cette mélancolie. Orion dort mal, d’un sommeil où il tombe de chausse-trappes en chausse-trappes. Le message est clair, inutile d’en faire plus. Peut-être est-ce de l’auto-destruction lorsqu’il suggère le lendemain matin, en regrettant déjà cette idée : et si nous organisions un repas avec tes amis ? Il va de soi que le nom de Jonas arrive rapidement et qu’il cache une grimace. Hibou envoyé. Rendez-vous pris pour le soir-même. Ils ont encore le temps de profiter de cette journée. Le briseur de sorts opte pour une tenue confortable, réservant au repas une chemise que les catacombes ne méritent pas. Règle des employés de Gringotts : rien ne sert d’emporter de belles affaires quand on va au milieu des toiles d’araignée.

Ils prennent un solide petit déjeuner en dehors de l’appartement, et après avoir respecté une grande pudeur en vaquant à leurs ablutions. Ils n’étaient pas séparés géographiquement depuis aussi longtemps la dernière fois. Peut-être est-ce ce qui les empêche de se retrouver comme avant ? La conversation est légère, joyeuse. Orion parle de livres qu’il a lus, en évitant les histoires d’amour comme il aurait aimé éviter les chausse-trappe dans ses cauchemars. Cela lui aurait évité de se réveiller quatre, cinq fois en croyant tomber. La pauvre Carys a du bien mal dormir. « Ces croissants sont vraiment bourrés de beurre. Je te parie que si j’en frotte un contre le mur, on voit à travers. » babille-t-il en en reprenant quand même. Il a prévu de prendre du poids à Paris – et d’en perdre car Gringotts voit d’un mauvais œil les prises de cholestérol, poids et autres chez ses briseurs de sort. Peut-être est-ce pour cela qu’ils sont basés en Angleterre, où la cuisine dissuade bien souvent de se resservir. « Donc, c’est une histoire de voyage dans le temps. » explique-t-il en narrant l’une de ces histoires qu’il affectionne. Quel bonheur pour lui de se dire que le genre se développe, qu’il pourra lire de plus en plus de récits de ce type dans les années à venir. Quel ennui pour les proches qui ne partageraient pas cet amour, mais on dit d’Orion qu’il est très communicatif.

Vêtus non pas de leur plus belle tenue mais de quelque chose qui soit approprié pour une promenade au milieu des catacombes, le petit couple de Poudlard se rend sous terre. Exactement comme Orion en rêvait. Des crânes partout, une forte énergie magique dans le lieu. Il en a tous les poils qui se hérissent. Il ne sait pas ce qu’il aurait été fait s’il avait été moldu. Plus que la littérature, c’est la magie qui le passionne. Ils visitent et finissent par s’éloigner des moldus. Un sortilège les dissimule et leur permet de continuer un rien plus loin leur visite. Orion a tracé un sortilège du Petit Poucet qui laisse une trace bien identifiable derrière eux. Parenthèse hors du temps. Ils chuchotent, se font peur, se tiennent la main.

On y croirait.

Le couple émerge à l’air libre lorsque le soleil est à son zénith. Une pause dans une brasserie permet à Orion de faire rire la jeune femme en cochant une nouvelle étape gastronomique de son séjour. Ils flânent. Dans les passages couverts. Dans des jardins publics ornementés de somptueuses statues. Ville parfaite pour être amoureux. Que ne le sont-ils pas ou plus ? « On ramène le dessert, c’est cela ? » Ils trouvent de quoi satisfaire tous les appétits dans une pâtisserie cossue. Orion n’a pas encore pour lui d’être un bon cuisinier. Il s’y essaie, mais ses parents ou ses sœurs ne manquent pas de dispenser leurs conseils quand ils le trouvent devant les fourneaux. Ce qui lui ôte, par contradiction, toute envie de bien faire. Par chance, ou par malchance peut-être, ils n’ont pas eu à supporter souvent la belle-famille l’un de l’autre. Orion a évité de fréquenter Yolanda Yeabow, qui ne l’inspirait pas plus lorsqu’elle a cessé d’être son enseignante à Poudlard. Très peu pour lui, vraiment.

Ils passent une bonne soirée. On y discute en anglais maladroit, en français élégant, Orion barbarise quelques mots mais retient la sympathie générale. D’une main, il caresse doucement le dos de Carys qui est assise à côté de lui. Il est évident que Jonas en pince pour elle qu’Ophélie regarde Matthis avec un certain intérêt, et que celui-ci a l’air tout à fait indifférent à toutes ces histoires de cœur. Un roman de Jane Austen n’aurait pas mieux entrecroisé les liens, quel est son équivalent français, au juste ?

Il semble à Orion qu’il est absent à tout cela, très lointain, presque détaché. Il ressent de l’angoisse à voir les regards que le français pose sur Carys mais c’est comme regarder arriver un accident de voiture – quel livre utilise cette métaphore ? Il n’y peut rien. Tout au plus sera-t-il en mesure de réparer ce qui peut l’être. Peut-être pas leur relation. Il s’isole sur le balcon pour fumer et surprend le regard surpris de sa Galloise. Il aurait cru qu’elle ne le remarquerait pas, car il doit bien avouer que lorsqu’il se surprend à compter dans sa tête le temps que durent les échanges entre Carys et Jonas, il y a forcément de la réciprocité pour que de telles œillades durent de si nombreuses secondes.

Voilà qu’il se découvre jaloux ? Ce ne serait que ça, la jalousie ? Impossible, il n’est pas dans un roman de Françoise Sagan – c’est elle, l’équivalent anglais ? Non. Encore qu’il y a de beaux jeunes gens qui se regardent tendrement. Que tout pourrait finir avec des cœurs brisés, malgré une apparente légèreté. Il commence à ne plus y croire. Un peu de cendre tombe dans la rue. Il devrait récupérer ses affaires. Rompre. Est-ce qu’il précipite la chute de sa relation de couple sur un mauvais prétexte ? Peut-être son amour pour Carys s’est-il émoussé ? Rien à voir avec la transcendance anglaise des poèmes dédiés à la Dame de Shalott. Il a aimé Carys, elle l’a aimé. Les y voilà. Pas de voiles déchirés, de miroirs brisés. Juste … L’usure sur leur relation. Les objets s’émoussent, sans doute les sentiments peuvent-ils en faire aussi. Le couteau n’était pas moins tranchant parce qu’il est émoussé, il n’a pas été insincère lorsqu’ils formulaient des serments d’amour éternel ou s’embrassaient.

Ils s’émoussent. C’est affreux. Il ne sait plus qu’en penser. Il aimerait que Carys le contredise. Elle lui jette quelques regards, pas assez fréquents pour qu’il soit rassuré. Il faut enlever le pansement d’un coup sec, lui qui a toujours de loin, préféré le bonheur à la souffrance des écrivains torturés. Aucune envie d’écrire si c’est pour morfler, il préfère baguenauder de lecture en lecture. Ce serait mentir que de rester ensemble. Il se fait tard. Il rentre, reste un peu taciturne. Seule Carys le remarque, les autres mettant cela sur une gêne à parler français, maintenant que l’alcool rend leur anglais incompréhensible. Elle sait bien qu’il lui en faudrait plus pour être gêné. Il assiste à ces échanges en observateur presque impuissant, engourdi, dans sa torpeur. Il n’a pas besoin de comprendre les mots, c’est le sous-texte qui l’intéresse.

Orion se sert une tranche de gâteau et prend bouchée après bouchée en trouvant un même goût terreux à tout. Il est las. Il aborde une période basse. Il ne sait pas comment appeler autrement ces variations d’humeur. Un coup de mou pas croyable. Une envie de ne plus rien faire d’autre que lire sous la couette et boire des hectolitres de thé. Une torpeur, une langueur, une petite dépression qui refait surface de temps à autres pour lui rappeler qu’il n’en est peut-être pas tout à fait sorti. De longues discussions mentales avec feu Cédric Diggory, confident imaginaire car plus de ce monde. Que dirait Cédric d’une telle situation ? Que ferait Cédric à sa place ? Boussole morale, influence de jeunesse dont il est reconnaissant d’avoir pu la connaître, en regrattant sa perte. Ca valait le coup de connaître Cédric, bien sûr, même si sa disparition a été le premier élément déclencheur de ces périodes de noirceur. Quand le voile est devant ses yeux et que tout a perdu son éclat. Même son amour pour Carys.

Il lui tend son manteau en sortant. Serre la main à Matthis, Jonas. Avec réticence pour ce dernier. En acceptant une bise d’Ophélie. L’archétype de la française effrontée ? Cela ne l’amuse même plus. Il est absent. Ils sortent de l’immeuble avec quelques victuailles dans les bras. Pour ne pas risquer de gâcher. Orion a accepté, prévoyant. S’ils rompent, il sera soulagé de savoir que, à supposer que Carys ait un coup de mou, elle aura facilement de quoi manger. Même s’il est persuadé qu’elle recevrait bientôt la visite de Jonas. C’est de beau jeu. Lui qui joue sans le vouloir les soupirants pour Dahlia a de nouveau de l’espace quand elle quitte une relation. Mais il est plus confiant dans les chances de succès de Jonas, qui poursuit une idée là où il s’est fait une raison. Il pourra quand même écrire à Dahlia à son retour en Angleterre, elle sera une bonne amie, lui changera les idées et dira un peu de mal de Carys car c’est ce que font vos amis dans ces cas.

Naturellement, il ne pourra pas compter sur l’amitié de Carys pour ce cas de figure, c’est le problème quand on aime amoureusement des gens qu’on aimait amicalement. Peut-être plus tard. Il ne leur souhaite, ni à l’un ni à l’autre, d’avoir le cœur brisé de nouveau. Ils longent les quais. C’est sûrement très beau mais il n’est plus en état d’être émerveillé par la vie ou amoureux, en général. « Carys, je crois qu’on s’éloigne. C’était une belle aventure mais ça n’est plus ce que c’était, non ? On sait que c'est la fin ? » Il ne parvient pas à être plus prolixe. Il y a comme un nœud, une boule dans sa gorge, qui irrite ses yeux et l’empêche de parvenir trop vite à l’inévitable.


code by EXORDIUM. | nb perso : environ 2100 mots, trois références littéraires, la dame de Shallot, Sagan et Jane Austen


   

Spoiler:
 


To dream the impossible dream
To fight the unbeatable foe ; to bear with unbearable sorrow ; to run where the brave dare not go ; to right the unrightable wrong ; to love pure and chaste from afar ; to try when your arms are too weary ; to reach the unreachable star
Carys Vaughn
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Mer 4 Sep - 15:30
Paris est une défaiteft. Orion Fleury




Les dernières bouchées sont englouties, les derniers regards échangés, et sa main cherche avec naturel celle d’Orion lorsqu’ils quittent enfin le restaurant. La promenade de retour, pourtant, se transforme en trajet rapide et simple, loin de la déambulation romantique qu’elle s’était tant imaginée. Leurs lèvres se retrouvent, deux ou trois baisers s’échangent, une main timide se glisse sur son torse, mais déjà les paupières tombent, la lourdeur du repas les assomme, et Carys s’endort, la tête contre son torse. Lorsqu’elle papillonne des yeux, le lendemain matin, toute enveloppée encore du réconfort des bras de Morphée, Orion a le dos tourné, de la sueur dans la nuque, le visage d’un homme au sommeil éprouvant. Elle détourne le regard, pourtant, ne vient pas se caler contre lui dans une étreinte amoureuse et réconfortante — elle préfère quitter le lit, s’affairer à préparer un café. Déjà, il la rejoint, et l’appartement embaume les grains fraichement moulus lorsqu’il rappelle à nouveau l’idée d’organiser un repas avec ses amis. Un sourire trouve immédiatement le chemin de ses lèvres, et Carys vient déposer un baiser sur sa joue, les mains claquants d’enthousiasme. Tu verras, tu vas les adorer. Elle n’en savait rien, pour être honnête, mais préférait mille fois le penser, s’imaginer Jonas et Orion, rieurs enthousiastes, Ophélie à cheval sur son dos à elle, défilant le long des quais comme jeunesse endiablée. Rapidement, elle rédige un message à l’intention de son ami, et sa réponse est immédiate, des plus enjouées. Elle cache pourtant le message à Orion, gênée par sa dernière phrase, et se contente de lui assurer que c’était tout organisé, rendez-vous ce soir. Jonas, de ses plus belles lettres, avait rajouté, en PS, j’ai eu peur que ton anglais ne te vole à -moi- nous toute la semaine !

Le mot est glissé dans sa poche, et chacun à leur tour, ils se faufilent sous la douche. La chaleur de l’eau vient essuyer les premiers sentiments d’angoisse, les gênes de la soirée à venir, pour ne laisser qu’un cerveau apaisé, plein de joie. Le programme de la journée l’enchantait, Orion avait prévu milles et unes balades et visites qui leur laisseraient de doux souvenirs. Elle avait couiné d’excitation, les yeux pétillants, lorsqu’il avait annoncé une visite des catacombes, s’extasiant d’enfin y aller, et qui plus est avec quelqu’un d’aussi calé que son chéri. Le mot sonnait étrange dans la discussion, tant il semblait rebondir sur Orion sans jamais s’y accoler. Il se contentait de sourire, de raconter diverses histoires, divers récits de lecture, sans jamais se permettre une intimité de paroles ou de toucher. Les mains de Carys tremblaient, parfois, se retenant d’aller frôler Orion, de lui saisir la main, de jouer avec ses cheveux, comme retenue par une barrière invisible, retenue par le voile dans les yeux de son amoureux, retenue par les barres dans son propre cerveau. Quand avaient-ils perdus de cette instinct amoureux ? Depuis quand se questionnait-elle tellement avant de toucher celui qui était sien ?

Elle savait, pourtant, que quasiment rien n’avait changé en elle. Orion était la constance dans sa vie, l’assurance d’une courbe tranquille, d’une courbe amoureuse, à laquelle elle goûtait avec un plaisir absolu. Oh, bien sûr, il y avait des jours où les regards des autres étaient charmeurs, où elle s’était laissée allée à s’imaginer ce que cela ferait, de tenter quelqu’un d’autre, une autre histoire, plus proche, plus réelle, plus quotidienne — et toujours la douceur d’Orion se rappelait à elle, et son ambition fanait, pour redonner place à cette tendresse profonde. Ils avaient un peu changé, tous les deux, dans leur fonctionnement, c’était une relation un peu suspendue, un peu retenue, évidemment — il lui semblait pourtant qu’Orion avait réalisé un pas sur le côté, en dehors de leur courbe, qu’elle n’avait pas encore imaginé. Cette réalisation pesait de plus en plus sur elle au fil que la journée défilait, la soirée s’installant peu à peu. Orion avait tiqué, elle avait senti ses muscles se tendre, lorsque Ophélie lui avait fait la bise, bien vite rassuré par la poignée de main de Jonas et Matthis. Avait-elle seulement fantasmé cette même réaction, qu’elle espérait jalouse, lorsque Jonas avait posé une main sur son bras pour venir déposer deux bises sur ses joues ? Souhaitait-elle réellement ce sentiment mesquin chez Orion, juste pour se réconforter, se sentir encore souhaitée, aimée ?

Bien vite pourtant, elle se force à oublier ces pensées, essayant au mieux de profiter de cette soirée. Tout son cercle se voyait enfin combiné, c’était un noeud de bonheur assuré. On s’attendrit des tentatives de français d’Orion, Carys se surprend à se pencher un peu vers lui, bizarrement attirée par les mauvais déliés de français, et lui murmurerait presque à l’oreille qu’elle s’était découverte une face de lui si chouette. Elle se mord la langue, pourtant, et préfère la discussion facile avec Jonas, les rires qui sortent spontanément, le corps qui ne remarque presque plus les caresses distraites d’Orion dans son dos. Elle l’observe pourtant, de temps en temps, à la dérobée, cherchant à aviser de son état, cherchant à comprendre s’il était bien, là, à quel point il se forçait, s’il riait vraiment, si son coeur battait encore pour elle. Il a pourtant l’air concentré sur Jonas, sur la discussion, et ses tentatives pathétiques de le rendre jaloux lui donnent presque la nausée. Elle se sent ridicule. Est-ce vraiment ça, une bonne soirée ?

Ses yeux s’écarquillent lorsqu’Orion s’excuse, se réfugiant sur le balcon, pour fumer. Elle se mordille la lèvre, lorsqu’il est parti, se demandant pourquoi diable il en avait été amené à fumer. Il y a une boule dans ta gorge, ces boules qu’on aimerait crever, pour enfin respirer paisiblement. Il ne revient que de longues minutes plus tard, l’odeur de fumée plaquée sur le corps, et elle détourne la tête, déstabilisée. Il y a, dans le regard d'Ophélie, en face, une pointe d’inquiétude. Lorsqu’Orion revient à table, le poids dans l’estomac de Carys semble se lester encore davantage. Il sourit, mais ses yeux ne brillent plus. Les gestes sont las, la discussion minimale, et si les autres ne remarquent pas, l’alcool faisant filtre sur la réalité, Carys n’a pas assez bu, pas encore, pour en oublier comment Orion est, d’habitude.

D’habitude, c’est le Royaume-Uni. C’est l’Écosse, le confort de leur château, la douceur de leurs maisons de famille, les plaines et leurs vallées, les bords de mers anglais, l’odeur des fish and chips grignotés, aux heures du matin, les gorges gonflés de rire. D’habitude, c’est une autre vie. Se sont-ils tant distancés ? Aurait-elle dû rester ? Dans cette habitude, ce cocon de vie, cette route toute tracée ? Elle savait qu’Orion voulait un pied à terre. Il y aurait pu avoir son plaid, sa déco, associée à la sienne, dans cette maison. Il y aurait pu y avoir son nom, sur leur boîte aux lettres. Leurs photos, leurs animaux, leurs rires, toujours leurs rires, ils riaient tellement, d’habitude. C’était laid, les habitudes. Ça ternissait les changements, bousculaient les coeurs au moindre à coup.

Les réponses de Carys deviennent elles-mêmes plus lacunaires, et bien vite la soirée sonne sa fin. Orion agit, encore et toujours, comme l’homme parfait qu’il est. Son manteau est déposé sur son bras, elle l’enfile en silence. Il serre la main des hôtes, accepte la nouvelle bise d’Ophélie — pas un sourire, cette fois. Carys traîne un peu, retarde le départ, malgré tout. Elle souffle quelques derniers mots à Ophélie, des invitations à se voir demain, pour le goûter, on laissera les hommes entre eux, et puis ce devoir, il faut que tu m’envoies la fiche, je compte la travailler demain matin, et tu sais Jonas, c’était vraiment bon, ces chouquettes, merci énormément Matthis de ton repas. Il est trop tard, pourtant, pour faire semblant de relancer quoique ce soit. Orion est déjà au trois quart en dehors de la porte, Matthis te pousse presque dehors, il est claqué, on se voit plus tard la belle. Alors elle sort aussi, les bras chargés de quelques restes. Ils ne disent pas un mot. À mi-voix, elle propose de passer par les quais, tu verras, c’est si joli. Leurs mains ne se cherchent pas, cette fois. Ils ont l’excuse des victuailles.

Les quais, pourtant, ne font pas réagir Orion. Pas comme elle l’aurait souhaité, en tout cas. C’est un autre type d’exclamation, qui lui sort, le type de phrase qu’elle ne voulait pas entendre. Il a la voix douce, ses phrases sont courtes, un peu étouffées. Souffrait-il, lui aussi ? S’imposait-il cette attitude presque sereine, presque lasse, pour lui laisser le rôle de l’apitoyée, de la pleureuse ?

« Carys, je crois qu’on s’éloigne. C’était une belle aventure mais ça n’est plus ce que c’était, non ? On sait que c'est la fin ? »

La gorge de Carys se sert encore davantage, étau impitoyable qui l’avait menacé toute la soirée. Elle n’ose pas tourner les yeux vers lui, et retarde tant qu’elle peut la réponse fatidique. Elle fait encore quelques pas sur les quais, se demandant quelques instants si elle feignait la surdité, changerait-il de discours ? Ses pas la guident vers un petit banc de pierre, où elle se laisse tomber, les yeux mouillés.

Ses paupières papillonnent, ses longs cils faisant voler quelques petits éclats de larmes, alors qu’elle relève les yeux vers lui, le nez rouge de froid, les joues rouges d’émotion. Elle toussote, dans l’espoir de libérer sa gorge de la poigne terrible qui l’enserre, et joue nerveusement avec ses mains :

- Je sais que ça n’était pas… magique ces quelques jours, mais… Elle chuchote, comme si cela lui vouait mille et un sacrifices : Je sais que c’est loin de ce qu’on s’était imaginés à Poudlard, que c’était plus facile, ce qu’on avait rêvé… mais ça vaut le coup de se battre, non ? Ce n’est que pour quelques temps, d’ici deux ans, je… Sa voix se brise, pourtant, malgré ses efforts et elle détourne à nouveau les yeux, ses cheveux cascadants devant son visage. Est-ce qu’on s’arrête vraiment comme ça ?

Elle n’a pas besoin qu’il réponde, pourtant, pour savoir qu’il n’y avait pas d’autres réponses que oui à son interrogation. Depuis des mois qu’ils sont à distance, cette géographie lointaine s’était immiscée dans leurs coeurs, dans leurs mots, et il serait abscons d’essayer de rafistoler comme ils le pouvaient. Elle sentait son coeur se fissurer un peu, beaucoup trop fort, l’air lui quitter les poumons, et sa tête lui tournait déjà de l'angoisse de se savoir un avenir sans Orion à ses côtés, mais elle ne pouvait pas lui imposer cette réalité s’il n’en rêvait plus. Elle n’aurait jamais dû partir. Ça ne changerait plus rien, maintenant, si elle rentrait. Ce serait pire encore. Ils n’avaient plus le choix.

Alors, il y a quelques longues secondes de silence, puis ses épaules sont secoués d’un petit soubresaut. Elle relève vite les yeux vers lui, pour lui assurer qu’il ne s’agissait pas de sanglots, et se redresse pour s’approcher de lui, ses doigts cherchant à frôler les siens, s’en retenant. C’est un rire, un rire un peu perdu, un peu déboussolé, un rire un peu honteux, aussi. Depuis quand était-elle quelqu’un qui forçait ainsi l’affect des autres ? Depuis quand jouait-elle de son amour ainsi, pour faire ployer le coeur d’Orion ? S’il en avait fini d’elle, tous les mots qu’elle pouvait dire ne serviraient à rien d’autres que les faire souffrir davantage. La boule enserre toujours sa gorge, ses yeux sont toujours trop humides, mais elle force un sourire :

- Ne me réponds pas, j’ai été stupide. Si tu me le dis, c’est que tu as pris ta décision, pas vrai ? Je ne suis pas d’accord, mais je ne suis pas non plus suffisamment égoïste pour t’entraîner dans un amour forcé. La tentative de rire est pourtant trop mouillée pour vraiment apaiser l’un ou l’autre, et Carys ferme brièvement les yeux. Je suis amoureuse de toi, Orion, je suis certaine de ça — mais je préfère qu’on s’arrête ici, encore plein de tendresse, que plus tard, plein de ressentis.

Elle s’éloigne un peu, passe une main dans ses cheveux, son coeur battant la chamade, proche de la crise.

- Tu peux rentrer tout seul ? J’ai besoin… j’ai besoin d’un moment.

Un moment, une dizaine d’instants, un long soupir et quelques sanglots, peut-être. Le temps de se faire à l’idée que cet amour précoce, cet amour si tendre, si plein, n’ait été qu’une parenthèse fantasmée.


2073mots



   

Nid wy'n gofyn bywyd moethus,
Aur y byd na'i berlau mân:
Gofyn wyf am galon hapus,
Calon onest, calon lân.
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