“Belle-mère, fût-elle de sucre, est amère.” — FLASH BACK, ft. Carys
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Yolanda Yeabow
MEMBRE
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Mar 26 Fév - 18:04
 

Belle-mère, fût-elle de sucre, est amère

« Ft. Carys Vaughn    »


    
   
Mon cher Théodore,
 
Je crois, mon chéri, que cette lettre va beaucoup te faire rire. J’ai hésité même à te l’écrire, mais je me suis dit que tu finirais par l’apprendre d’une façon ou d’une autre, à un moment ou à un autre — donc autant que ce soit moi qui te fasses rire la première.
 
Owen Vaughn m’a demandée en mariage, et j’ai dit oui. Assez étonnamment, ma réponse a été très spontanée, et par la suite je ne l’ai pas regrettée. Je ne le regrette toujours pas, et me surprends assez moi-même à ce propos. Tu sais ce que je pense du mariage. Jamais de ma vie j’ai cru que je finirais par être l’épouse de quelqu’un. Et pourtant me voilà presque à compter les jours, c’est ridicule ! J’ai l’impression que l’événement ne peut pas arriver, n’arrivera pas.
 
C’est la guerre dehors, et au lieu de penser à la guerre je pense à cela. J’ai l’impression que depuis quelques jours je me suis coupée du reste du monde ; l’extérieur me fatigue et je fais presque quasiment que lire au Manoir Vaughn, et passer du temps avec Owen. Quelle idiote, n’est-ce pas ? J’espère que cela te fait rire au moins. J’aime assez Owen. Il est, et de très loin, le meilleur amant que j’ai eu qui ne porte pas le nom de Crewe. Il m’a dit que pour lui, se marier à ce moment-là était important, que si la période qui allait suivre allait sans doute être difficile, il voulait qu’on l’affronte ensemble.
 
Je ne comprends pas trop cela. Il sait que je fais partie des Mangemorts, mais cela ne le dérange ni ne l’arrange. A vrai dire, il y a beaucoup de choses en Owen qui demeurent un mystère pour moi encore aujourd’hui et, à tête reposée, lucidement, je sais que quelque chose en moi refuserait, condamnerait ce mariage, casserait les meubles, et retournerait sans plus d’histoires au Manoir Yeabow, si j’étais plus sage que cela. Mais je ne me sens pas lucide. J’ai l’impression de ne plus pouvoir clairement penser à l’avenir ou au passé. Owen habite un perpétuel présent. Peut-être que je viendrais un jour à regretter ce mariage, et alors à ce moment je me fais confiance pour en sortir. J’ai trop peur de me faire enfermer, Théodore, pour que quelqu’un parvienne à m’enfermer. Mais je sais que je ne suis pas le genre à jurer la fidélité éternelle, et à y croire.  Plutôt l’infidélité éternelle, n’est-ce pas ?
 
La cérémonie sera assez intime, je pense que ni l’un ni l’autre n’avons envie de quelque chose de cérémonieux, de voir beaucoup de monde ou des indésirables s’y présenter. D’ailleurs, tu sais qu’Owen ne peut pas voir ton frère en peinture ? C’est une des choses qui le rend vraiment sympathique. Bref, tout ceci est assez étrange, je ne m’y habitue pas du tout encore. Mais je sais que tu nous envoies tes meilleurs vœux, que tu nous souhaites une merveilleuse lune de miel et de très belles nuits de noces.
 
J’espère que tu vas bien en tout cas, mon chéri. Où que tu sois, tu es en train de passer à côté de la plus grande guerre de notre époque. Profite du soleil, de la mer, des belles femmes, le monde à ton retour sera, nous l’espérons, meilleur qu’à ton départ, avec peut-être un peu moins de Sang-de-Bourbes qui y respirent, et un peu plus de Sang-Purs au pouvoir.
 
Sinon, je ne parviens toujours pas à m’habituer au silence d’Ariane. Il ne me surprend pas, bien sûr, mais c’est assez terrible. Je me demande si Jonathan reçoit quelque chose. La femme en moi espère que non, la mère en moi serait plus rassurée si c’était le cas. En tout cas il me reste toujours la fille d’Owen avec qui boire le thé pour passer le temps, n’est-ce pas ? Dans quelques mois tu verras, je serai transformée en parfaite mère de famille. Un doux rêve. Moque toi, Théodore.
 
Je t’envoie mille baisers d’une chasteté exemplaire, et je laisse les détails et autres précisions aux soins de ton imagination, Théodore.
 
Avec toute mon affection,
YY.
 
*
 
Ce qui lui déplaisait, au Manoir Vaughn, c’était le peu d’intimité, de vie privée, toute à elle, dont Yolanda Yeabow pouvait disposer. Par exemple, écrire à Théodore, c’était compliqué ; elle ne voulait pas forcément qu’Owen tombe sur ses lettres, il fallait les envoyer tout de suite, elle ne se sentait pas à l’aise. Elle ne disposait pas de ses meubles de famille, de ses tableaux, de son héritage, de ses cachettes, de ses salons préférés. Être au Manoir Vaughn, c’était comme échoir dans un hôtel qu’on adorait, auquel on était merveilleusement habitué, et dans lequel on se sentait excessivement bien ; seulement, cela resterait un hôtel, un endroit de passage. A quarante ans, elle n’allait pas refaire sa vie. Elle pouvait la partager avec Owen, mais pas la refaire.
 
Cette journée de juillet s’était déroulée tranquillement, joyeusement presque. Il avait fait beau, comme rarement il faisait beau au Pays de Galles. Owen et elle avaient déjeuné dans un village sorcier voisin, puis s’étaient promenés dans la campagne galloise, avant de revenir au Manoir dans l’après-midi. Une fois rentrés, ils avaient examiné les courriers de gens qui souhaitaient réserver pour assister à leur mariage, suite à l’annonce qui avait été faite dans la Gazette, et ils avaient beaucoup ri en tentant de fixer pour de bon leur liste d’invités. Yolanda s’était beaucoup moquée de ces sorciers qu’ils connaissaient à peine, ou qu’ils ne pouvaient pas voir en peinture, qui souhaitaient malgré tout être invités à la cérémonie. Mais cela serait quelque chose de tranquille, de discret ; ni Owen ni Yolanda ne souhaitaient beaucoup de monde présent ; que l’essentiel, n’est-ce pas ?
 
Et puis Owen avait dû partir vers cinq heures. Une affaire l’appelait au Ministère, un procès qui allait se dérouler tardivement, au dernier moment, plus tard dans la soirée. Sans doute ne rentrerait-il pas avant tard. Elle l’embrassa doucement alors qu’ils se disaient au revoir :
 
—Une affaire si tard au Ministère ? J’espère que ce n’est pas un prétexte pour aller voir une maîtresse, mon chéri, glissa-t-elle avec un sourire malicieux.
 
La fidélité qu’ils avaient vis-à-vis de l’autre s’étaient installée dans leur couple de façon naturelle, organique, sans qu’il n’y ait à signer de contrats ou à se faire des serments. Elle savait qu’Owen l’aimait, que cela était solide, réconfortant, puissant. Il sourit, l’attira contre lui et embrassa doucement son front.
 
—Je vais rentrer vraiment tard, tu n’es pas obligée de m’attendre.
 
Oh, tu sais, je dois vraiment avancer sur mon travail, donc je serai sans aucun doute réveillée jusqu’à tard. Où est Carys, d’ailleurs ? Est-ce qu’elle rentre au Manoir ce soir ? 
 
            Pour être honnête, ils avaient passé tant de temps ensemble ces derniers jours, en profitant du soleil rare de ce mois de juillet, et de l’euphorie douce dans laquelle l’annonce de leur mariage les avait plongés, qu’elle avait à peine croisé la fille d’Owen. Vacances oblige, sans doute, mais Yolanda avait presque l’impression que Carys ne vivait plus avec eux. Intérieurement, elle se demandait ce que la jeune fille pensait de tout ça, de leur mariage à venir, de Yolanda qui prenait encore plus de place dans la vie de son père.
 
Oui, elle va rentrer je crois, mais assez tard, je pense qu’elle doit être avec des amis à elle, à profiter des vacances et de la fin des examens.
 
            Il ajouta doucement :
 
A plus tard, Yolanda. Je t’aime.
 
Je t’aime aussi, mon amour. A plus tard, répondit-elle d’une voix caressante, qu’elle voulait le plus sincère possible.
 
            Elle avait donc dîné seule dans le Manoir Vaughn, et puis installée au petit salon rouge, très vitré, lumineux, qui laissé filtrer encore la lumière du jour, elle avait commencé à lire et à prendre des notes. Elle préparait un article de recherche sur la politique de Grindelwald, et les raisons pour lesquelles elle n’avait pas marché ; elle était impressionnée, au cours de son travail, de se rendre compte d’à quel point les résonnances avec l’époque actuelle étaient importantes ! C’était toujours les mêmes problèmes, les mêmes camps, les mêmes revendications. Grindelwald se présentait aux sorciers avec les mêmes promesses que Voldemort, ce qui la laissait terriblement pensive… Mais surtout, ce qu’elle voulait montrer, c’est que les situations étaient à chaque fois plus complexe qu’un camp de brave gens, et un camp de sorciers plus sombres, voués à ce dont on pouvait penser que c’était le mal ; que les motivations étaient plus divisées, moins manichéennes. Plusieurs heures passèrent tandis qu’elle était absorbée dans divers ouvrages, se rendant à peine compte du temps, de l’heure qui avançait. Elle avait commencé par prendre des notes, et puis avait abandonné ses parchemins et sa plume dans un coin du sofa, ramenant ses jambes près d’elle, elle ne faisait plus que lire, lire, lire, oubliant sa tenue et tout le reste ; elle n’existait plus, déjà elle se fondait dans une autre époque, un autre temps, une autre ère, d’autres gens. Ses yeux se fatiguaient mais sa tête en voulait encore.
 
            Au bout d’un certain temps, elle posa ses grimoires, et se mit à terminer la missive pour Théodore, qu’elle envoya rapidement. Le hibou en sortant du salon croisa Carys, qui venait de rentrer.
 
Ah, tiens, bonsoir Carys !
 
            Elle avait entendu des bruits de pas, levé la tête, et s’était retrouvée nez-à-nez avec la fille d’Owen, qui venait de rentrer. Yolanda n’avait jamais su vraiment quels genres de rapports entretenir avec Carys. Elle savait qu’Owen les désirait proches ; que Carys n’avait jamais eu de mère, la première femme d’Owen étant morte en donnant naissance à la gamine. Et Carys cherchait une figure maternelle, cela était évident, cela se sentait terriblement, même quand la jeune fille cherchait à la cacher. Yolanda aurait pu correspondre à cela : après tout, elle aussi cherchait une fille. Elle aussi avait été départie de la figure filiale contre lequel son amour maternel se projetait… Ariane lui avait été retirée, et puis s’était retirée. Peut-être était-ce la raison pour laquelle elle se réfugiait tant dans l’amour qu’Owen lui portait, d’ailleurs : elle avait besoin de se raccrocher à une affection que sa propre chair lui avait refusée. Carys avait été assez proche d’Ariane, d’ailleurs, ce qui avait toujours intrigué Yolanda…
 
            Bref, Yolanda ne savait jamais quelle posture avoir par rapport à Carys. Elle avait la possibilité avec elle, à travers elle, diverses étapes de la relation d’une mère avec sa famille qu’elle n’avait pas pu vivre avec Ariane : l’encourager pour ses examens, la réconforter après un premier chagrin d’amour… Quelque chose en Yolanda brûlait de vivre cela, et en quelques sortes ces réactions étaient spontanées, naturelles, et venaient de son cœur ; c’était comme une mère qui à la naissance, avait été séparées de sa progéniture, interdite de lui donner le sein à son propre enfant, mais qui pouvait néanmoins nourrir d’autres nouveaux-né.
 
            De plus, que Yolanda soit proche de Carys, cela plaisait à Owen ; et Yolanda souhaitait plaire à Owen. En quelques sortes, ça la rassurait de suivre les désirs de son compagnon, pour mieux s’assurer par la suite qu’il était attaché à elle, qu’elle était importante pour lui, qu’il ne pouvait plus se passer d’elle. Il était l’ancrage qu’elle souhaitait, mais elle jubilait de se dire que l’ancrage pouvait marcher dans les deux sens. Elle voulait, violemment, devenir indispensable, s’infiltrer insidieusement dans tous les recoins, faire cet homme sien, prendre toute la place.
 
            Mais Carys n’était pas sa fille. Dans ses réactions, dans sa façon d’être, ce n’était pas, de toute évidence, quelqu’un de directement lié à Yolanda Yeabow. Il y avait quelque chose de trop spontané, de trop montré, de trop confiant. Trop gentille, en un sens. En un sens, Carys, si elle avait souffert bien sûr — de la mort prématurée de sa mère, par exemple — mais Yolanda voyait encore en la jeune fille quelqu’un de trop naïf, comme si elle ignorait jusqu’à quel niveau le monde pouvait devenir cruel. Mais elle allait devenir sa belle-fille. Il faudrait bien faire avec cela. Est-ce qu’épouser Owen c’était épouser sa progéniture en même temps, avoir un rôle véritable à assurer auprès d’elle ? Ou est-ce qu’épouser Owen, c’était justement dérober le père à sa fille, prendre toute la place ? Elle ne savait pas laquelle de ces deux possibilités la séduisait le plus. Finalement, elle savait que Carys l’admirait, et elle avait besoin de ça. Non, pour l’instant, ce serait idiot de ne pas entretenir d’excellentes relations avec cette enfant. Elle épousait un homme merveilleux, et en prime, elle héritait d’une gamine qui l’admirait, qui cherchait en elle une figure maternelle… Elle serait sotte de saccager cela. Elle avait besoin de cela.
 
            Elle regarda Carys, esquissa un sourire qu’elle voulait tendre, doux, décontracté. Elle était un peu fatiguée.
 
Excuse le désordre, j’étais en train de travailler un peu, dit-elle en désignant d’un geste vague les parchemins et grimoires près d’elle, sur le sofa. Ton père est parti il y a quelques heures, une affaire urgente, je crois, ça risque de lui prendre une certaine partie de la nuit… Et toi ? Comment vas-tu Carys ? Cela fait un moment que nous n’avons pas vraiment eu le temps de nous voir, n’est-ce pas ?
 
Elle rajouta, avec un sourire à la fois épanoui et presque malicieux :  
 
Mais c’est vrai que les préparatifs du mariage nous prennent énormément de temps… Et puis tous ces hiboux qui nous harcèlent, qui arrivent de partout, de gens qui réagissent à l’annonce et veulent être invités… C’est fatiguant… Vu que ton père et moi avons dit que nous voulions une petite cérémonie.
 
            C’était une façon d’embrayer sur le mariage, discrètement, du moins elle l’espérait. Elle ne voulait pas attirer de soupçons, mais voulait connaître, du moins produire une réaction de Carys à propos du mariage à venir avec Owen. Comme une substance chimique avec une autre produisait une réaction, il s’agissait de deviner l’opinion de Carys à ce sujet, neutre, positive ou négative. Elle n’avait pas vraiment su ce qu’il en était pour l’instant, mais ça la démangeait. Yolanda voulait savoir à quel niveau la jeune fille était de son côté ou pas ; si elle pourrait un jour éventuellement désirer monter son père contre elle…
 
Oh d’ailleurs, il faut que je te félicite ! Ton père a reçu les résultats de tes ASPICs ce matin, il en était si fier qu’il me les a montrés ! C’est très brillant, bravo !  
 
Regarde ma chérie, regarde comme je m’immisce dans ta vie. Regarde comme ton père tient à me donner une place, à partager avec moi jusqu’aux détails qui te concernent. Comme si j’étais déjà sa femme, comme si j’étais ta mère.
 
Mais reste un peu ici si tu n’es pas trop fatiguée, ça me fait plaisir de te voir ! Cela fait si longtemps !
 
            Elle regarda Carys de nouveau, l’invita à s’asseoir, et puis, comme elle avait déjà un verre de vin rosé à elle, sur la table basse du salon, au milieu de ses parchemins, elle demanda à Carys :
 
Je te sers quelque chose à boire, Ariane ?
 
            Elle ne releva pas le lapsus. Peut-être ne s’en était-elle même pas rendu compte. 

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Carys Vaughn
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Mer 27 Fév - 20:44
Belle-mère, fût-elle de sucre, est amèreft. Yolanda Yeabow




- Tu vas à Paris ?

La voix paniquée, suraigue de Siobhan brise le calme et la sérénité qui règnent sur la baie de Rhossili. La jeune adulte s’est immobilisée dans le sable, un air stupéfait accroché au visage, et ses mains se sont instinctivement agrippées à celles de Carys. Cette dernière lui adresse un sourire rassurant et agite distraitement leurs mains dans un geste d’enfant.

- Oui, Paris. Ça fait rêver, non ? tente-t-elle de l’enthousiasmer.

Au regard triste de Siobhan et les gestes d’une mollesse folle qui accompagnaient les mouvements qu’elle tentait, Carys comprend rapidement que son amie n’est pas d’humeur à apprécier. Elle finit par soupirer, tristement - c’est une discussion difficile à avoir, Merlin sait combien elle déteste voir les gens qu’elles aiment se figer à cette annonce. Et pourtant, elle ne peut imaginer son futur autrement, maintenant, malgré tout leur défaitisme. Elle enjoint Siobhan à s’asseoir sur le sable, se déchausse et laisse ses pieds jouer avec les petits grains de sable blanc de cette terre galloise. Rhossili est probablement un de ses endroits préférés au monde, au même niveau que Poudlard, même. Elle se souvient être venue ici, enfant, avec sa nourrice et ses fils, à se promener parmi les petites collines, à grimper toute fière en courant derrière les deux bonhommes, des vous voyez que je peux suivre ! exclamés à tout va. Elle se souvient combien la vue lui avait coupé le souffle, combien le paysage divers de l’endroit l’enthousiasmait à chaque nouveau pas. De là où elles sont assises, avec un regard en arrière, elles peuvent voir tout un dégradé de couleurs de nature, du vert, du ocre, de l’orangé, ça a quelque chose de féérique, d’inspirant. Elle aime cet endroit, aussi, parce qu’il scelle des centaines d’après-midis d’été passés sur ses côtes, sur ses collines, à rire si fort avec Siobhan et parfois Amy qu’elles en dérangeaient le sommeil des chevaux lâchés en liberté sur ces terres. C’est peut-être une mauvaise idée, de lui annoncer ça là, maintenant, et ici. Elle s’en voudrait de gâcher le souvenir de cet endroit, à elles.

- Je pars à la fin de l’été, pour ma formation. C’est pour être langue-de-plomb, tu sais bien, mais c’est encore mieux chez eux, ils ont exactement la spécialité de mes rêves, ça va être vraiment, vraiment bien ! Elle s’enthousiasme, s’enthousiasme, et d’un coup s’interrompt, grimaçant : tu es une des premières à savoir… tu n’en parles pas trop, d’accord ? Je veux être certaine d’être celle qui l’annonce.

Il y a quelque secondes de silence, Siobhan toujours un peu destabilisée ; elle finit par hocher la tête, lentement, semblant réfléchir à mille à l’heure. Puis, d’un souffle, elle lâche :

- Tu as prévenu ton père ?

Carys grimace. Non, elle n’a pas prévenu son père. Pas encore. Pas tout de suite. Elle ne sait pas comment il réagira. Elle a voulu le faire, la semaine dernière, puis il lui a annoncé son mariage, elle n’a pas jugé cela opportun. Il épouse une femme, dans l’espoir de se recréer sa famille, son cocon, et Carys s’éloigne. Elle ne sait pas comment il va le prendre, vraiment pas. Elle a failli lui annoncer ce matin, aussi, quand ils ont reçu les résultats de Poudlard - mais ils sont excellents, il est si fier, son enthousiasme et sa fierté transpiraient de chaque pore de sa peau. Encore une fois, la chance d’en parler lui a filé entre les doigts.  

- Je n’en ai pas eu l’occasion, encore… Je ne sais pas comment lui dire ça, Sio.

Sa voix se brise un peu, et elle détourne son regard de celui trop clair, trop inquiété, de son amie. Cette dernière a une petite exclamation de désespoir et se lance sur Carys pour l’étreindre de toutes ses forces. Carys sursaute, et finalement se laisse aller à rire et rend son embrassade à Siobhan. Sa camarade reste là, longuement, à caresser le dos de son amie, avant de reculer de quelques centimètres et, le regard fixé dans le sien, murmure :

- Tu vas être the bloody best, tu m’entends ? Et puis tu reviens nous revoir, quand même ? Ton p’tit père il va bien t’offrir un abonnement aux portoloins, pas vrai ?

Carys pouffe de rire et glisse ses mains entre leur deux visages pour venir pincer les joues de Siobhan :

- Promis, je serais au moins là pour les matchs Pays de Galle/Angleterre !
- T’as intérêt !! s’insurge aussitôt sa camarade, ses grosses joues encore rouges du pincement.

Elles s’observent quelques secondes avant d’éclater de rire et de se laisser retomber sur le sable, de tout leur long. Le ciel les surplombe, d’un bleu rare, un bleu sans nuage, sans éclat, un bleu qui transcende, et Carys ferme les yeux, profitant des rayons chauds du soleil, de l’air frais de la mer, du sable qui glisse sous ses doigts, et du souffle tranquille de Siobhan à ses côtés.

- Et Orion ?

La phrase n’est que soufflée, comme effrayée de se lancer dans le monde réel, pourtant elle tombe comme une vingtaine de tonnes sur la tranquilité de Carys. Elle sent sa jambe droite trembler, s’agiter, et se mordille les lèvres, les yeux toujours fermés. Elle peut imaginer Siobhan, tournée vers elle, à observer attentivement tout ce qu’elle laisse apparaître. Orion, ah. Question piège, fatidique, blessante.

- Orion, c’est compliqué. On verra bien.
- Vous allez rester en-
- On peut ne pas en parler ? Sa voix est un peu sèche, elle le regrette aussitôt. Désolée. Mais, s’il te plait, pas aujourd’hui.

Alors elles n’en parlent pas, elles replongent dans le silence, elles font semblant. Peu à peu, les voix s’élèvent à nouveau, elles discutent, de tout, de rien, de Paris tout de même, chez qui elle va vivre, le contenu de sa formation, et tu viendras me voir, aussi, pas vrai ?, et des rires qui reprennent, des pieds trempés dans l’eau, et finalement, des frissons avec la nuit qui tombe. Elles replient bagages, et d’un mouvement, se retrouvent au chaud dans la maisonnée des Davies, où la mère l’invite à dîner, où elle gronde d’amour pour le roti qu’elle a mis à tourner, et finalement, c’est encore une belle journée, un beau souvenir d’été.

Il est tard lorsqu’elle rentre, tournant silencieusement la poignée de la porte d’entrée, soucieuse de ne réveiller personne. Encore, si son père était le seul qu’elle risque de déranger, mais maintenant, avec Yolanda qui vit chez eux, elle préfère ne rien déranger. Elle fait quelques pas dans le couloir et a un mouvement de recul lorsqu’un gros hibou vient la frôler, enveloppe à la patte. Carys fronce les sourcils, surprise : à cette heure-ci, encore, ils répondent aux invités ? Ce mariage leur prend vraiment trop de temps, quelle idée aussi de s’annoncer publiquement. Elle n’a pas encore eu l’occasion d’en reparler, en tête à tête avec son père, de toute cette histoire. Il semble passer tout son temps libre avec Yolanda, à s’extasier des premiers jours de fiançailles, à passer en revue les listes, les suggestions de chacun, et ainsi de suite. Ils veulent quelque chose de simple - c’est son second mariage, après tout, et Yolanda n’est pas du genre à clamer au monde qu’elle devient femme de maison. Elle ne le deviendra pas, après tout, ce serait se leurrer d’imaginer cela. Son père même préfèrerait rendre les alliances que de voir Yolanda lui faire la courbette. Pourtant, aucun doute, il vibre à l’idée d’imaginer leur beau petit trio, réuni à table, à rire, discuter, philosopher, critiquer. À croire qu’il oublie tout de la femme qu’il épouse.

Malgré tout, elle répond par un sourire discret à Yolanda lorsqu’elles se retrouvent face à face, à l’entrée du salon. Enlevant d’un geste discret sa cape, qu’elle laisse pendre au dos d’un chaise dans l’entrée, elle écoute distraitement ce que lui raconte sa future belle-mère, un peu trop fatiguée pour avoir l’envie de faire la discussion.

- Ah, mon père n’est pas là ? Apparemment, ce n’est pas ce soir non plus qu’elle va lui annoncer la grande nouvelle. Vu l’heure, c’est peut être mieux ainsi, elle n’aurait pas supporté qu’ils aillent se coucher fâchés. Je vais bien, j’ai passé la journée avec Siobhan, c’était agréable, confie-t-elle simplement avec un nouveau sourire.

Son sourire se fane quelque peu lorsque Yolanda fait référence au mariage, à la petite cérémonie, à tous ces invités. Carys ne rétorque rien de suite, préférant lui adresser une petite grimace compatissante. Elle allait se décider à poser quelque questions, histoire de faire un peu plus intéressée - pas qu’elle ne le soit pas vraiment, mais elle doit avouer qu’une journée passée en bord de mer fatigue plutôt, et les repas avec les Davies sont toujours extrêmement animés. Yolanda enchaîne cependant bien vite sur ses résultats aux ASPIC et Carys laisse échapper un petit rire, à moitié gêné et flatté.

- Il était bien trop enthousiaste ce matin, confirme-t-elle, les yeux brillants au souvenir, merci en tout cas, ces résultats vont m’ouvrir bien des portes, ajoute-t-elle distraitement. J’espère qu’il ne t’a pas trop harcelé avec cela et qu’il t’a été un peu utile pour les préparatifs du mariage après coup, quand je suis partie il était intenable… À croire qu’il ne s’y attendait pas, conclut-elle avec un petit clin d’oeil.

Un peu touchée par ce geste de Yolanda - elle aurait très bien pu ne pas signaler que son père lui avait montré ses résultats - Carys fait quelques pas dans le salon, se trouvant un peu impolie à rester plantée dans l’entrée, et adresse un vrai sourire, cette fois, à son interlocutrice lorsqu’elle lui propose de rester un peu discuter.

- Avec plaisir, j’imagine qu’il y a plein de détails du mariage dont tu dois me parler, en plus, aborde la jeune femme alors qu’elle prend place sur le grand canapé central.

D’un mouvement de baguette, un plaid vient se déposer sur ses jambes croisées en tailleur, et Carys s’étire avec un bâillement mal dissimulé alors que Yolanda s’approche d’elle.

Je te sers quelque chose à boire, Ariane ?

La phrase flotte dans les airs, quelque longues secondes, son mot final semblant résonner d’une force capitale dans le crâne de la jeune fille. Ariane. Oui, bien sûr, évidemment Ariane. Que s’est-elle imaginée ? Yolanda fait quelque minutes, quelques brefs instants, l’effort d’être une personne aimante, appréciable, à qui on pourrait tout raconter - cet enthousiasme face aux notes, cette naïveté joyeuse face au mariage, cette envie de discuter ! - oh vraiment, Carys sentait sa langue sur le point de se délier, et voilà qu’elle lui rappelle, encore, toujours, que non, elle ne sera jamais Ariane, quel ridicule. Carys sent son coeur se serrer, et une fatigue l’envahir. Elle ne cherche pas à faire de Yolanda sa mère, ce serait absurde. Sa mère reste, pour toujours, la femme charmante que l’on voit en peinture, en photo, partout dans le Manoir, sur sa table de nuit, même, et dans le portefeuille qu’elle a en poche. C’est elle, sa mère. Mais sa figure maternelle, c’aurait pu être Yolanda, au moins un peu. Des années qu’elle la croise, dans les couloirs du manoir, qu’elles discutent, parfois, quand même un peu, des années où, dans son esprit, la femme est peu à peu passée de l’enseignante sévère, distante de Poudlard, à une figure chaleureuse, un peu étrange, qu’elle n’arrivait pas à apprécier follement, mais qu’elle espérait pouvoir enlacer, affectueusement. Difficile de se projeter, quand un lapsus pareil se fait. Ariane. Toujours Ariane.

Que c’est risible, d’être confondue ainsi. Ariane, la jolie blonde, toute menue également, un sourire franc, la jolie Ariane, la courageuse Ariane, qui dit franchement ce qu’elle pense, qui a trop souffert et a préféré claquer la porte sur tout cela. Ariane, partie au loin, qui a abandonné sa mère - elle ne lui parle plus, lui en veut trop. Ariane, donc, qui ne supporte pas la seule personne au monde que Carys n’arrive pas à amadouer alors qu’elle le souhaite tellement. Peut-être devrait-elle se ranger du côté de son amie, sa chère et tendre amie, finalement. Yolanda n’est clairement pas la femme parfaite vers laquelle tourner son manque d’affection - diable, elle est même l’opposé de tout cela. Rien que ses convictions, par Merlin, ses convictions qui font frémir d’horreur Ariane, sa fille, et qui elle, la laisse pantoise. Comment ? Pourquoi ? Aussi extrême, toujours !

Et là, encore, extrême dans son rejet. Le pire, peut-être, elle ne semble même pas l’avoir réalisé. Ce n’est qu’un mot, une habitude, une envie - un lapsus profond. Ariane. Elle donnerait tout, pour que ce soit Ariane, sur ce fauteuil, et pas Carys. Évidemment.

Alors Carys soupire, prend sur elle. Après tout, n’avait-elle pas appelé sa maîtresse maman, n’avait-elle pas confondu, elle aussi, des gens, des prénoms, parce qu’ils lui rappelaient tant d’autres personnes ? Elle serait odieuse d’insister dessus. Et puis, aujourd’hui, son coeur a trop vécu de renversements pour chercher la confrontation. À quoi bon, dans tous les cas - ça n’est même pas volontaire, comme violence.

- Tu sais quoi, un bon verre de whisky. Du Penderyn, s’il te plait.

Il faut au moins ça.

Elle observe longuement le liquide ambré, issu des terres des Breacons. Son père est un ami des propriétaires de la distillerie et, depuis plusieurs années, est amené à tester leur whisky. La vente officielle est prévue pour l’an prochain seulement, et Carys se désespère un peu de savoir que ce bonheur là ne sera plus que sien, mais devra être partagé à des centaines d’autres de sorciers.

- Tu l’as déjà goûté ? Il fait un bien fou, c’est un plaisir, engage-t-elle alors que Yolanda se place face à elle. J’imagine que mon père les a déjà placé en boisson de marque pour la cérémonie ?

Voilà, c’est mieux ainsi. Une phrase sur son père, sur le mariage, pas de sujets qui fâchent. Qui ne fâchent trop, en tout cas. Que penser de ce mariage, honnêtement ? Elle a beau le retourner mille et une fois dans sa tête, elle n’arrive toujours pas à se fixer. Peut-être, finalement, qu’une discussion à coeur ouvert avec cette femme lui permettra de se forger son opinion et d’aller, ensuite, donner sa bénédiction ou sa malédiction à son père. Et lui annoncer, au passage, qu’elle ne sera pas là pour profiter de tout le bonheur. Joie et rires en prévision !

- Vous avez fixé la date, n’est-ce pas ? Cela ne vous embête pas, j’espère, qu’Orion se joigne à nous ? Tu le connais certainement, ou du moins tu as du le croiser à Poudlard. Papa l’a déjà rencontré aussi, ce doit être le premier qu’il aime bien, confie-t-elle alors avec un petit sourire en coin.

C’est bien, comme cela, pas vrai ? Elle est convaincante ? Elle discute, de tout, de rien, s’intéresse. Bonne fille, douce, gentille, qui jamais ne s’énerve. Rayon de soleil, sourire à pleines dents, qui ne peut apprécier cette onde de bonheur ? Personne - et Yolanda va bien devoir s’y plier. Elle espère simplement que la discussion restera ancrée dans le champ du mariage, même Orion, elle veut bien en parler, pas de soucis. Elle s’est risquée à parler de dates, elle craint toutefois que Yolanda n’aborde la situation tendue, qui oblige un choix précipité - ou bien ont-ils simplement envie de procéder à l’union rapidement, juste comme ça ? Non, des années qu’ils fricotent, pourquoi diable son père aurait-il eu envie de l’épouser, là, maintenant, cet été précis, s’il n’y a pas tout son idéal de famille soudée peu importe l’adversité en face qu’il l’y pousse ! Merlin, veut-elle vraiment faire parti d’une famille qui prend sa position de ce côté de l’adversité ? Est-ce que son père s’engage vraiment dans ce parti-là, avec ce mariage ? Ça lui semble si absurde et, pourtant, si ces pensées lui traversent l’esprit, à elle, que doivent s’imaginer les autres. Finalement, elle fait bien de partir, de s’éloigner : là-bas, personne ne saura, personne ne doutera, elle sera simplement Carys Vaughn, sans relation ni de près ni de loin avec Yeabow, puriste et fière. Oh, évidemment, ce n’est pas encore très connu. Certains savent, par des échos anciens, les petites implications de la jeune Yolanda lors de la première guerre - mais Carys les a entendus parler, tous les deux, Owen et elle, à de nombreuses reprises, des échos, par ci par-là, qui l’inquiètent, un peu au moins. À quel point s’engagera-t-elle dans les troubles à venir ? Et elle, Carys, à quel point doit-elle s’engager, s’opposer, se brusquer ?

Merlin.

Pas aujourd’hui, pas ce soir.

Ce soir, c’est bien mieux, le mariage, Orion, la famille, ce whisky à siroter. Un peu de tranquillité, une brève accalmie dans tout le tumultueux des relations qui les lient.

- Alors, dis-moi, qui sont les invités les plus précieux ? Avez-vous des amis proches, en commun, qui se joindront à nous ? Penses-tu qu’Ar… Sa phrase reste en suspens, de longues secondes, Carys regrettant sa langue d’être allée plus vite que son cerveau, mais c’est trop tard, maintenant, c’est commencé, elle doit poursuivre, pas le choix, que Merlin la préserve : ehm, qu’Ariane, donc, va répondre à ton invitation ? Dis-le moi, si tu ne préfères pas en parler. Mais si cela te tient à coeur, je pourrais toujours la contacter aussi, de mon côté ? Lui envoyer un rappel, un petit message, pour vous faire plaisir ? Je sais que cela te rendrait heureuse et… eh bien, si cela te rend heureuse, mon père le sera aussi, ce bon niaiseux, tente-t-elle de poursuivre, rapidement, d’un ton un peu précipité, un peu désolé, mais surtout plein de bons sentiments, déplacés peut-être, mais trop tard, ils sont lancés.

C’est vrai, pourtant, cela ferait un plaisir fou à son père, si Yolanda avait la personne qui comptait le plus à ses yeux de présente. Cette Ariane, chère petite Ariane. Elle donnerait tout, pas vrai, pour qu’elle soit là, à ses côtés, dans une petite robe aux couleurs d’été, des tons pastels, délicats, pour la suivre jusque devant le maître de cérémonie. Ce serait beau, touchant. Impossible, sûrement, mais c’est une pensée pleine de bons sentiments… Pas vrai ?


3019 mots



   

Nid wy'n gofyn bywyd moethus,
Aur y byd na'i berlau mân:
Gofyn wyf am galon hapus,
Calon onest, calon lân.
Yolanda Yeabow
MEMBRE
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Sam 2 Mar - 10:22
 

Belle-mère, 

fût-elle de sucre,

est amère

« Ft. Carys Vaughn    »


    
    
     
            Ariane. Elle avait dit Ariane
 
            Elle qui dans les moments les plus terribles ne se laissait pas faillir, elle qui répugnait à montrer ses émotions, ses douleurs, ses blessures, elle ne pouvait rien faire devant cela, cela. Sa douleur par rapport à Ariane, le fait qu’elles ne s’entendaient pas, le fait qu’Ariane était partie, définitivement partie — c’était une plaie ouverte que tout un chacun pouvait venir triturer à loisir. Ariane. Cela la mettait hors d’elle, que dans un moment comme celui ci, si léger — elle allait se marier, sa belle-fille rentrait à la maison, elle travaillait en attendant Owen — un moment où elle se sentait si légère, cela ne l’assaille de nouveau ; cela la prenait par surprise ; sa bouche même la trahissait. Yolanda n’avait pas pensé à sa fille consciemment, mais cela voulait dire ce que ça voulait dire : si tu pouvais disparaître, Carys, si tu pouvais, en trente secondes, disparaître de ce fauteuil, t’évaporer, ne plus jamais revenir, et si ma fille, ma vraie fille, pouvait prendre ta place, si Ariane pouvait être là à ta place, eh bien tout serait parfait, tout rentrerait dans l’ordre ; je pourrais pousser ce long soupir serein que j’attends depuis tellement longtemps, l’embrasser, et… —
 
            Sa bouche l’avait trahie et cela la mettait hors d’elle. Sa bouche exposait, sans aucune pudeur, cette plaie ouverte qui n’en était même plus une, n’est-ce pas ? Sa bouche exposait ce désir violent qui n’était même plus secret. Tout le monde savait, tout le monde savait, Yolanda était ridicule… Le mieux était de faire comme si de rien n’était — ironiquement ; de reprendre le dessus sur elle-même. Elle se força donc à sourire lorsque Carys évoqua le whisky qu’elle souhaitait boire.
 
 Oh oui, excellent choix ma chérie, je crois bien que je vais en prendre aussi.
 
            Yolanda se leva, agita sa baguette, et fit apparaître deux verres dans lesquels elle versa, à l’aide de la magie, un liquide ambré. L’un des deux lévita ensuite en direction de Carys, pour qu’elle le saisisse. Elle en prit quelques gorgées, doucement, prit le temps de les savourer, et eut un petit sourire satisfait. Décidément, Owen avait vraiment bon goût, et pas qu’en matière de femmes. Elle tourna le regard vers Carys, souriante, douce.
 
Oui, il est délicieux, n’est-ce pas ? Et évidemment, il ne m’a pas laissé le choix ! Tu sais, heureusement qu’il est là, Carys — il sait tellement mieux comment organiser ça que moi… Je t’avoue que je suis un peu perdue avec tout ce qu’il faut que l’on termine de faire avant le jour dit… Mais c’est un amour, il est vraiment rassurant…
 
            Ses yeux se perdirent un peu dans le vague, et puis elle avoua, très doucement :
 
Je n’ai jamais de ma vie pensé que je me marierai. Ma mère m’avait assuré que si je faisais des études au lieu d’épouser un bon petit Sang-Pur à la sortie de Poudlard, personne ne voudrait jamais de moi. Pour moi il n’y avait même pas de choix à faire, évidemment. Mais quand je suis revenue au Manoir, alors que j’étais enceinte de ma fille, là elle ne s’est plus tenue. Elle m’a traité de traînée et de tous les noms, m’a hurlé que j’étais la honte des dix générations passées et à venir, et bien sûr que je ne pourrais jamais plus épouser qui que ce soit.
 
            Elle eut un rire discret, un peu amer, un peu malicieux encore, comme une moquerie qu’elle lançait au passé, à ses souvenirs. Elle se rappelait, bien sûr, de cette femme bientôt vieille, bientôt morte, qui vociférait, insultait, frappait. Il suffirait de fermer les yeux pour que l’envahisse à nouveau cette douleur des coups, des Doloris parfois, et surtout, surtout, de l’humiliation dans laquelle elle l’avait plongée, à chaque fois.
 
            Yolanda regarda de nouveau Carys, et but une nouvelle gorgée de whisky.
 
C’est insensé mais je crois que j’avais intériorisé le fait que vivre en femme indépendante et se marier, étaient deux faits violemment incompatibles.
 
           Elle sourit. Elle ne savait pas trop pourquoi elle lui racontait tout ça, et en même temps, cela paraissait naturel. Le Whisky l’avait adoucie, ou alors était-ce plutôt simplement le fait de prendre un verre, calmement, avec sa belle-fille ? Et puis elle était reconnaissante à Carys de ne pas avoir relevé son erreur, de ne pas avoir fait de commentaire sur Ariane. L’espace d’un instant, alors, elle se dit que c’était possible — qu’ils y arriveraient. Que, selon les souhaits d’Owen, ils formeraient un quelque chose — un tout peut-être ? Il fallait que cela sorte, qu’elle se confie, qu’elle s’adoucisse. Quelque chose dans son corps même le criait : décharge-toi, confie-toi. Et si la vie a fait que tu ne peux pas vivre ce genre de situations avec ta propre fille — boire un verre, parler des résultats aux ASPICs, lui parler de ta propre vie — eh bien tu le vivras avec la fille d’une autre, et cela sera comme ce sera, et tu ne devras que l’accepter, te résigner. Seigneur. Yolanda ne voulait pas accepter, ni se résigner. Mais elle allait épouser un homme merveilleux, et il y avait honnêtement peu à reprocher à cette enfant.  
 
Heureusement, les temps ont bien changé, n’est-ce pas ?
 
            Les temps avaient changé, en effet. Aujourd’hui, Carys pouvait sortir avec ce garçon quelconque, dont elle avait oublié le nom, comme Yolanda avant elle avait eu une liaison avec Jonathan, sans que cela n’aie de répercussions terribles sur son honneur. Aujourd’hui, Carys, bien qu’héritière d’une grande famille, pouvait décider de suivre une formation de Langue-de-Plomb au Ministère — c’était bien ce qu’elle allait faire n’est-ce pas ? si Yolanda avait bien compris… — sans renoncer à l’idée de fonder une famille, peut-être dans quelques années, quand le moment de le faire lui semblera le bon. Elle se demanda quel genre de femme Carys aurait été si elle avait été soumises aux mêmes codes stricts que Yolanda, si elle avait vécu dans le même milieu sévère : aurait-elle désobéi ? ou serait-elle restée dans le rang ? 
 
Orion ? Oui, je crois que je vois qui c’est…
 
            Elle plissa les yeux, chercha un instant. Oui, c’était cela, le nom du cancrelat insignifiant, plutôt bon élève, certes, qui était l’élu du cœur de Carys. Yolanda l’avait trouvé un peu intrusif, d’ailleurs, comme si le fait de sortir avec sa belle-fille lui donnait un droit quelconque de tenter de se rapprocher d’elle, de tisser du lien. Pour couronner le tout, il était à Poufsouffle. Non, vraiment, quand elle se rappelait de lui, Yolanda n’éprouvait guère autre chose qu’un léger mépris. C’était pour cela qu’elle ne pourrait jamais se sentir totalement familière avec Carys, d’ailleurs. Elle ne pouvait pas s’empêcher de toiser certaines choses de sa vie avec un mépris léger, et indéfectible cependant. Mais après tout, aurait-elle agi différemment s’il s’agissait d’Ariane ? Elle n’avait pas toujours approuvé les choix d’Ariane, les amis d’Ariane — c’est vrai. Mais quelque chose en elle se trouvait forcé de les respecter. Ariane avait une force que Yolanda reconnaissait, qu’elle respectait, et qu’elle ne retrouvait pas en Carys. Ariane en imposait, même à sa propre mère. Elle ne les avait pas laissé s’approcher d’elle, son père et elle, et si son amour de mère était profondément, indéniablement blessé, son orgueil de mère était flatté par ce que cette enfant était devenue. Si tout les opposait en apparence, ou dans leurs choix de vie, ou dans leurs opinions, elle parvenait malgré tout à se reconnaître dans Ariane.
 
Oh écoute, si ton père l’apprécie, pourquoi pas ma chérie… Nous en discuterons tous les deux. Après tout, c’est vrai que nous voulons vraiment quelque chose de simple et discret, mais si tu y tiens vraiment et que c’est important pour toi, pourquoi pas… Ce sera dans deux semaines pile.
 
Son ton était assez évasif, mais restait cordial. Pour être honnête, elle n’avait aucune envie que cet imbécile assiste à son mariage, et Owen devait l’avoir à peine rencontré. Mais cela ne servait à rien de le dire à Carys, de se brouiller avec elle. Elle en parlerait à Owen plus tard, s’arrangerait pour tourner les choses différemment, en sa faveur, si elle voyait qu’il ne comprenait pas ses arguments ; cela se passait toujours comme ça, et jusqu’à présent cela avait marché.
 
Cela semble donc sérieux, avec Orion ? demanda-t-elle, presque sur le ton de la confidence, encore une fois.
 
            Une partie d’elle se fichait entièrement de la réponse, mais une partie d’elle en serait amusée. Le rôle de la belle-mère attentive, attentionnée, c’était quand même drôle, même cinq minutes. Peut-être interférait-elle dans la vie privée de Carys, peut-être avait-elle dépassé certaines limites, mais tant pis, cela l’intriguait, l’amusait. Cela l’amusait surtout qu’elles jouent ce rôle, toutes les deux, que ce soir elles enfilent ces masques ; que ce soit le soir, qu’elles parlent chacune de leur vie, qu’elles soient belle-mère et belle-fille, véritablement. Mais est-ce que ce couple n’était pas voué à être bancal ? Il n’existait pas de belle-mère idéale ; toutes devaient se valoir, toutes devaient être aussi ambigües, aussi dangereuses presque, les unes que les autres ; dans ce domaine elle n’était sans doute pas aussi terrible que dans le domaine de la maternité.
 
            Et puis Ariane. Encore Ariane.
 
            Yolanda serra les poings, presque sans s'en rendre compte, lorsque Carys prononça la première syllabe du prénom de sa fille, presque en s’excusant déjà de la gaffe qu’elle était à son tour en train de commettre. Derrière elles, un vase explosa ; Yolanda n’avait, encore une fois, pas su canaliser sa magie, et la dissocier de ses émotions violentes. C’était bête, hein, on pouvait être une grande sorcière et pourtant réagir encore comme une enfant, totalement comme une enfant, dans certaines situations.
 
            Ce qui l’énerva c’était le fait qu’elle ait voulu se retenir tout de suite en parlant de sa fille, puis qu’elle s’excuse prestement : désolée dis-moi si tu ne veux pas en parler. La faiblesse était connue de tous, elle ne pouvait même pas s’empêcher d’exploser littéralement, en public.
 
            Elle ne répondit pas tout de suite, et prit le temps de siroter de longues gorgées de Whisky. Il y eut un petit silence. Puis Yolanda tourna sa baguette vers le vase, et prononça un Reparo informulé, avant de se retourner vers Carys.
 
En fait, je n’ai même pas contacté Ariane, avoua-t-elle, en souriant un peu tristement, et en tentant de rester maîtrisée.
 
            Elle reprit :
 
J’ai quasiment renoncé à lui écrire, et je sais que ce mariage lui importe peu, voire qu’elle s’en fiche. C’est ma fille ; je la connais, malgré tout. Si son père pouvait être là, ça me ferait bien rire, mais Ariane elle-même… ? Elle ne veut rien savoir de moi, Carys. Elle se fiche bien que je sois heureuse d’épouser ton père. Si tu lui en as parlé, ou veut lui en parler, pourquoi pas — mais je ne pense pas gaspiller plume et encre pour le faire moi-même. Honnêtement, je ne crois pas qu’elle lit mes lettres. Même si je me demande ce qu’elle penserait d’Owen…
 
            Owen et Ariane s’étaient croisés quelque fois, au Manoir Yeabow, quand Yolanda et lui commençaient à peine à se fréquenter, et qu’Ariane était encore obligée, légalement, de vivre avec sa mère de temps à autre. Sans doute à l’époque était-elle incapable de se douter que cet homme finirait par demander Yolanda en mariage — qui l’était ? Ariane semblait neutre vis-à-vis d’Owen, ni appréciative — comme elle avait pu, Yolanda le savait, apprécier Théodore — ni réellement dépréciative. Mais il fréquentait Yolanda, et de ce fait, avait sans doute attiré un peu de son mépris. Et elle se rappelait du regard d’Ariane, chargé de mépris également lorsqu’elle surprenait Yolanda avec un homme. Oh, la sorcière savait que ce qu’elle jugeait, ce n’était pas le fait qu’elle voie des hommes — elle pouvait en avoir des milliers, cela lui était égal, à Ariane, cela ne changerait rien pour elle. Non, ce qui attirait le mépris d’Ariane, c’était qu’elle savait, au fond d’elle, que sa mère demeurait encore profondément éprise de son père, qu’elle n’avait jamais pu s’en remettre, qu’elle se complaisait dans une passion malsaine, nostalgique, invivable pour elle et pour les autres ; et qu’elle avait de ce fait incapable d’avoir n’importe quelle relation saine avec n’importe quel homme — ou avec n’importe qui, d’ailleurs, si on veut pousser les choses jusqu’au bout. Mais il y avait eu Théodore, puis Owen. Les choses avaient commencé à changer… Les choses avaient changé… — elle allait se marier.
 
Ce sera un moment important pour ton père et moi et je crois que je suis heureuse qu’aucun des Crewe ne soit présent. Et Ariane en fait partie. Comme je te l’ai dit, ce sera une petite cérémonie…
 
            Elle se rappela soudain de Carys, de sa présence, but encore un peu de whisky, puis la regarda dans les yeux, souriante, infiniment, inlassablement souriante.
 
Mais je suis très heureuse que tu sois là, au moins ! Ton père aimerait que tu sois témoin je crois, il te l’a dit ? Tu voudrais bien ?
 
            Le ton de Yolanda était guilleret, anodin, mais au fond d’elle, elle guettait la réponse de Carys avec beaucoup trop d’impatience. Après tout, poser cette question, c’était le seul moyen de savoir ce qu’elle pensait vraiment de tout cela — du mariage — d’elle, Yolanda.

*

 "En tout cas il me reste toujours la fille d’Owen avec qui boire le thé pour passer le temps, n’est-ce pas ? Dans quelques mois tu verras, je serai transformée en parfaite mère de famille. Un doux rêve. Moque toi, Théodore."

 

2221 mots.

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Carys Vaughn
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Lun 11 Mar - 14:17
Belle-mère, fût-elle de sucre, est amèreft. Yolanda Yeabow




Oui, il est délicieux, n’est-ce pas ? Et évidemment, il ne m’a pas laissé le choix ! Tu sais, heureusement qu’il est là, Carys — il sait tellement mieux comment organiser ça que moi… Je t’avoue que je suis un peu perdue avec tout ce qu’il faut que l’on termine de faire avant le jour dit… Mais c’est un amour, il est vraiment rassurant…

La jeune fille a un sourire attendri devant ces paroles, trouvant cela touchant, presque de voir comme Yolanda semble être entraînée dans la spirale d’enthousiasme et de corvées de son père. Lorsque ce dernier se lance dans un projet, il est difficile de le contenir… son côté passionné, à elle, ne tombe pas du ciel, après tout. Son père lui a souvent raconté qu’ils organisaient, avec sa mère, de magnifiques réceptions, qui faisaient pâlir les Black et Malfoy de jalousie. Son épouse, passionnée de décorations, prenaient des heures à organiser les arrangements floraux, à réfléchir aux couleurs, aux menus, aux positionnements de chacun, réfléchissant aux amitiés et inimitiés. Elle était une professionnelle, au grand dam de ceux qui ne voyaient en elle qu’une sang-mêlée. Oh certes, le moldu remontait à ses arrières-grands-parents, mais c’était tout de même un moldu, cela faisait tout de même d’elle une sang-mêlée, et c’était assez inconvenant de profiter aussi majestueusement des soirées qu’elle organisait. Pour Carys, en tout cas, c’était de longues heures, enfant, à tournoyer en robe dans sa chambre, à s’imaginer comme cela rendrait joli, son manoir, tout décoré, tout vivant, rempli de festivités. Son père n’avait plus organisé de bal, après sa mort. Alors son enthousiasme, ce printemps, cet été, pour les préparatifs, les listes, les traiteurs, les alcools, tout cela la fait rire, la touche, et en même temps, elle se dit que ce serait peut-être bien mieux sans.

- Il a toujours aimé aider ma mère à organiser cela, souffle-t-elle tout de même, il a fini par apprendre à s’y débrouiller. Heureusement pour vous, j’imagine.

Carys sent sa main se crisper sur son verre de whisky lorsque Yolanda se laisse aller à des confidences. Elle retient de justesse une grimace devant la situation qu’elle lui décrit, sent son coeur se serrer en apprenant ce par quoi elle était passée… et pourtant, elle a presque envie de froncer les sourcils, elle ne comprend pas trop. Enceinte d’Ariane, oui, pas mariée. Une honte, tout de même, pour une sang-pur, mais de là à se faire harceler par sa mère ? C’est affreux. Sa mère en aurait-elle fait de même ? Et comment Yolanda aurait-elle réagi, si Ariane était revenue, là, sortie de Poudlard, le ventre rond d’un enfant sans lignée ? Elle secoue la tête, chassant ces pensées. Ça ne la regarde pas vraiment, elle n’a pas envie de plus creuser. Qu’est-ce que cela lui apporterait, de savoir jusqu’où Yolanda a souffert ? La femme qu’elle a devant elle est bien trop forte, bien trop effrayante, pour qu’elle n’arrive à s’imaginer une jeune femme, perdue, humiliée. Ce par quoi elle a dû passer, pour devenir la femme qu’elle est aujourd’hui. À côté, Carys n’a pas tant vécu, c’est vrai. Elle a plus de la moitié de son âge, aussi, c’est normal. C’est normal, surtout, de ne pas avoir une enfance horrible, des souvenirs de traumatisme, des hontes et des horreurs qui s’y ajoutent. Tout le monde ne grandit pas martyrisé. Elle n’a pas été l’enfant la plus heureuse, non plus. Elle a connu la mort, lorsqu’elle a vu Cédric partir, les gens qui l’entouraient en souffrir, violemment. Ça l’avait touchée, de loin, parce que c’était tout de même un camarade, quelqu’un qu’elle avait croisé, à de nombreuses reprises, il discutait facilement avec tout le monde, lui aussi. Mais ça n’était pas des plus horribles, encore une fois. Elle a toujours eu un entre deux de souffrance. Sa mère, décédée ; sa nourrice, et ses fils qui se détournent d’elle, elle n’est qu’une fille d’employée - c’est dur, quand ils sont les seuls enfants qu’elle fréquente, les seuls auxquels elle peut s’accrocher. Son premier véritable ami, ça a été son précepteur - peut-on vraiment l’appeler un ami ? Un guide, une personne à l’écoute, peut-être. Oh, il y avait eu quelques autres enfants, un peu avant ses onze ans, son père qui s’était souvenu que, peut-être, ce serait intelligent de l’associer aux autres, avant de l’envoyer dans un château rempli d’eux. C’était solitaire, comme enfance. Pas douloureux, pas terrible, mais pas non plus d’un bonheur sans faille. Son père était un homme bon, heureusement, qui l’aimait comme il pouvait, difficilement enfant, plus aisément en grandissant, enthousiasmé par son intelligence, sa curiosité, son attrait pour ce dont il lui parlait, amusé par sa passion de la magie, des formes qu’elle prenait. Ça avait mis un peu de temps à se faire, cette proximité, ce lien d’amour filial qui ne romprait devant rien. À les regarder, maintenant, personne ne l’imaginerait. Alors, non, aucune souffrance réelle, dans sa vie. Carys avait grandi simplement, sans remous, mais un peu triste.

Ça lui allait, d’avoir grandi un peu triste. Elle compense, maintenant, avec un énorme sourire, un flot de paroles sans fin, un enthousiaste pour tout, et tout le monde, une sociabilité sans faille. C’est une personne du monde, tournée vers les autres. Elle n’aura pas besoin de passer par des humiliations, des coups, des insultes, pour devenir une femme forte. Elle grandira, normalement, comme la majorité des gens. Oui, Yolanda avait raison. Les temps ont bien changé.

- Cela ne pèse rien, venant de moi, mais à t’observer, te connaître de l’extérieur, tu es devenue quelqu’un dont personne n’imaginerait qu’elle ait dû se battre pour devenir la femme que tu es, c’est assez impressionnant, ose-t-elle confier à sa future belle-mère.

Elle enchaîne la discussion assez rapidement, sur le mariage, toujours, sur Orion. Yolanda plisse les yeux lorsqu’elle cite son nom, semblant devoir fouiller pour reposer un visage sur ce prénom. Encore une fois, Carys sent son coeur se serrer. Toutes ces années, passées ensemble, à tisser quelque chose, on pourrait penser qu’elle connaîtrait plus facilement ceux qui tiennent à elle, et ceux en qui elle tient. Si ça avait été Ariane, là, elle aurait su immédiatement qui était Orion, pas vrai ? Et si ça avait été sa mère, à elle… est-ce qu’elle aurait été une mère attentive ? Est-ce qu’elle aurait parlé avec elle, comme cela, à siroter un whisky ? C’est compliqué, d’avoir une mère absente, un fantasme ; on lui fait dire ce que l’on souhaite, on l’imagine l’aimer comme on le rêve. Elle mérite bien de faire cela, à défaut de pouvoir vivre la vraie chose, pas vrai ? Carys soupire, écoute la réponse de Yolanda. Elle fronce les sourcils, un peu rebutée par cette façon polie qu’elle avait de ne pas lui avouer qu’elle le préférait ailleurs, honnêtement.

- Je te laisse en discuter avec lui, mais je ne pense pas que ça le dérange, préfère-t-elle insister, juste un peu.

Comme intriguée, Yolanda demande alors si c’était du sérieux, avec Orion. Carys sourit, a envie de répondre, instinctivement, que oui, qu’ils se voyaient ensemble, heureux, longtemps encore, puis la réalité de Paris la frappe, le souvenir des discussions à venir la rattrape, et elle sent sa réponse se renfoncer dans sa gorge, l’emplissant de nausée. Elle n’a pas encore prévenu son père de Paris, elle ne peut décemment pas l’annoncer à Yolanda avant. Elle aurait peut-être pu l’aider, pourtant, vu la situation. Elle s’y connaissait mieux qu’elle, elle avait plus de vécu, avec des hommes, parfois loin d’elle, sûrement. Mais non, après peut-être. Ce soir, ce serait la réponse facile.

- On se sent amoureux, jeune et amoureux, j’imagine que cela nous pousse à nous imaginer du sérieux, du beau sérieux. Carys se mord la lèvre, hésitant sur la suite, et finalement opte pour : on attend de voir comment la réalité du monde sorcier nous traite, mais j’ai espoir qu’on s’aime suffisamment.

Voilà, c’est suffisant. Elle en a encore le coeur serré, qui bat trop vite, qui pulse dans sa cage thoracique, ça lui fait presque mal. Pourquoi tout le monde veut lui parler d’Orion, savoir s’ils s’aiment, s’ils vont bien, ce qu’ils vont faire. Pourquoi a-t-elle décidé de partir, elle aussi ! Ce serait si simple de leur répondre, à tous, si elle avait poursuivi ses études sur Londres, comme prévu, mais non, il avait fallu qu’elle soit aventureuse, ambitieuse, passionnée. Merlin. Un autre sujet, vite, les invités, les invités, les gens proches, Ariane.

Mince, Ariane. Toujours, elle revenait vers Ariane. Elle sursaute lorsqu’elle voit Yolanda se tendre, entendit quelque chose exploser derrière elles. Carys se retourne, observe le vase au sol, tremble presque. Elle oublie, les sautes d’humeur de Yolanda, sa magie forte qui parfois lui échappe. Elle ne pensait pas que ça la mettrait dans cet état-là. Elle avait juste voulu aider, être agréable, peut-être trop niaise, peut-être, mais elle ne voulait pas la mettre en colère. Lorsqu’elle lui annonce qu’elle n’a même pas contacté Ariane, Carys sent un hoquet de surprise lui échapper. Alors ça ! Elle ne l’aurait jamais imaginé. Était-ce sa fierté qui le lui avait empêché ? Le savoir qu’elle allait se prendre un retour négatif, dans tous les cas, l’avait-elle bridée ? Elle trouve cela triste, si triste, une famille qui se déchire ainsi. Elle comprend, évidemment, comme c’est compliqué, leur histoire, mais souvent Carys observe Ariane, qui râle contre sa mère, qui incendie ses parents, et elle la trouve presque odieuse, à cracher ainsi sur deux personnes, vivantes, existantes, qui l’aiment tellement qu’ils ont renversé leur vie dans tous les sens pour elle. Peut-être penserait-elle différemment, si elle était Ariane - après tout, ses deux parents n’étaient pas les gens les plus normaux qui soient. Mais ils l’aimaient. Yolanda poursuit, avoue qu’elle pense même qu’Ariane ne lit pas ses lettres. Carys se mord les lèvres, faisant attention de ne rien laisser échapper. Elle avait vu à de nombreuses reprises Ariane balancer nonchalamment, presque distraitement, comme un automatisme, les courriers de sa mère dans le feu, sans plus y penser. Ça lui brisait le coeur, à chaque fois. Elle n’arrive pas à comprendre. Aucun des deux partis, pour être honnête. Cette famille lui échappe.

- Écoute, si c’est ce que tu préfères, je ne lui en parlerai pas. Je crois qu’elle reçoit mal le courrier, là où elle est, dans tous les cas. Elle est sauve, ne t’inquiète pas, c’est juste un peu plus long et compliqué de la joindre.

Elle est aux États-Unis, après tout, et les services de sécurité là-bas sont bien trop poussifs et impressionnants. Elle a même ajouté à cela une sélection automatique des courriers qu’elle reçoit, et Carys l’imagine sans peine avoir classé sa mère dans les indésirables. Elle lui a parlé à plusieurs reprises, cela dit, d’un ami à sa mère, un autre Crewe, son oncle si elle se souvient bien, qui sera sans aucun doute mis au courant du mariage. Elle ne sait pas qui est le mieux placé pour le lui annoncer ? Ariane le prendra-t-elle mal, si elle ne fait même pas l’effort de la prévenir ? Elle vient pourtant de promettre à Yolanda qu’elle n’en fera rien…. mais elle n’en saura rien, n’est-ce pas ? Ah, Merlin, quelle famille compliquée. Carys repose son verre vide sur la table basse en face d’elle, et s’assoit plus confortablement dans le divan, calant sa tête sur un des coussins drapés de gris vert. Elle est encore prise à ses pensées, pesant le pour et le contre pour Ariane, lorsque Yolanda reprend la parole.

- Mais je suis très heureuse que tu sois là, au moins !

Carys sourit, touchée.

- Ton père aimerait que tu sois témoin je crois, il te l’a dit ? Tu voudrais bien ?

Son sourire se brise, immédiatement.

Témoin ? C’est une blague, n’est-ce pas ? Ses mains se sont crispées sur le plaid, sa tranquillité envolée. Oh, ce n’est pas bien surprenant que son père ait eu cette idée folle. Faire d’elle un témoin, Merlin, quelle idée. Ils n’ont pas encore eu l’occasion d’en discuter, de tout ce mariage, et il s’imagine déjà qu’elle sera l’un de ceux qui certifieront de leur mariage, de leur union magique ? C’est si absurde. Pourtant, il faut bien qu’elle réponde à Yolanda. Pour l’exclamation de joie, c’est trop tard, elle garde le silence depuis de trop longues secondes. Elle peut feindre la surprise, qui l’aurait empêchée de réagir immédiatement. Merlin, non, ce n’est pas crédible. Elle est une personne de logique, d’honnêteté, c’est impossible pour elle de manipuler autant sa façade.

- Il ne m’a pas prévenue, non. Je suis… assez surprise, je dois te l’avouer.

C’est déjà une bonne entrée en matière. Et elle ne ment pas, pour le coup. Peut-être un peu, finalement. Ce n’est pas si surprenant. Son père, ses idées de famille, d’attachement, sa vision d’un groupe uni, qui se soutiendrait dans toutes les décisions, évidemment qu’il faut qu’elle fasse totalement partie de ce moment. S’il avait un moyen de l’y joindre, il allait l’utiliser. Ce moyen, c’est celui-ci. Comment avouer à Yolanda qu’elle est totalement contre cette idée, sans la vexer, sans risquer que cela n’arrive déformé dans l’oreille de son père ?

- Je suis très touchée, c’est vraiment gentil à vous de vouloir m’inclure ainsi dans cette nouvelle étape mais… je ne suis pas certaine d’être la plus à même d’être témoin. C’est un peu étrange d’être la garante de l’amour de mon père, tu ne trouves pas ? J’ai peur de ne pas être très claire…

Elle s’interrompt brièvement, les pensées défilant à mille à l’heure. Comment diable va-t-elle pouvoir refuser devant son père, lorsqu’il lui prendra doucement la main et lui fera la proposition, les yeux pétillants de hâte ? Peut-être devrait-elle fuir, déjà, vers Paris, et éviter tous ces soucis. Il ne lui pardonnerait pas. Orion non plus, probablement. Elle même, honnêtement, aurait du mal à assumer. C’est bien trop lâche. Elle n’est pas non plus Serpentard.

- Tu sais, je pense qu’une figure de confiance, une grosse figure d’amitié, du même âge que mon père serait bien plus juste. Je suis trop… Je ne pense pas que je sois… Que penses-tu de son ami, mince comment s’appelle-t-il… ah, Nathan ! Ils se connaissent depuis Poudlard, je crois, ce d’autant plus sincère comme moment s’il devait être votre témoin, suggère-t-elle alors, souhaitant par tout moyen de faire dévier la conversation d’elle.

Oui, Nathan c’est une bonne idée. Il faut qu’elle la garde à l’esprit, pour le suggérer à son père, lorsqu’il viendrait à s’exclamer que personne d’autre qu’elle ne pouvait remplir cette fonction, qu’elle était la seule à le connaître aussi bien, sa petite Carys d’amour. Elle veut bien être sa fille chérie, mais sa fille chérie qui est garante d’une union avec une femme dont elle n’est persuadée de rien, dont elle n’est pas certaine de vouloir voir associée indéfiniment à son nom, non merci. Un élan de curiosité la pique alors et, ses mains jouant toujours aussi nerveusement avec son plaid, elle lance :

- As-tu choisi un témoin aussi ?

Elle ne connait, après tout, rien des cercles amicaux de sa future belle-mère, mais cette question, le nom qu’elle utilisera pour y répondre, en dira finalement beaucoup sur qui elle est, avec qui elle s’associe, et qui compte suffisamment pour elle pour remplir cette fonction. Ça ne va pas être le professeur McGonagall, voilà déjà ça de certain.


2585 mots

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Nid wy'n gofyn bywyd moethus,
Aur y byd na'i berlau mân:
Gofyn wyf am galon hapus,
Calon onest, calon lân.
Yolanda Yeabow
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Ven 15 Mar - 15:33
 

Belle-mère, 

fût-elle de sucre,

est amère

« Ft. Carys Vaughn    »


    
    
      
          
            Une belle-mère est jalouse de sa belle-fille. C’était un lieu commun hein, un lieu commun bien stupide, et pourtant en entendant Carys parler de sa relation avec Orion avec une telle simplicité, une telle légèreté, elle ne put pas s’empêcher de sentir une pointe de jalousie la piquer. « J’ai espoir qu’on s’aime suffisamment » — « on verra comme la réalité du monde sorcier nous traite » — « cela nous pousse à nous imaginer du beau sérieux » … Elle revit un Jonathan Crewe âgé de vingt ans la demander en mariage, lui dire qu’il voulait vivre sa vie avec elle, et puis elle sourire, enflammée, blessée, amère déjà, lui répondre qu’elle l’aimait oh si profondément mais que peut-être étaient-ils trop jeunes encore, peut-être avaient-ils besoin d’un peu plus de temps… C’était rien que cela la réalité du monde sorcier : les conflits naissants et mourant, et entre les deux, des gens morts, et des relations détruites. Elle ne savait pas en quoi elle enviait exactement Carys à cet instant précis : sa jeunesse, son inexpérience, ou le fait qu’elle puisse grandir dans un monde aujourd’hui plus sain, plus stable, que celui que Yolanda avait connu à son âge ? Le fait que malgré son cadre familial peu stable, elle ait un père comme Owen, un roc qui la protège et lui permette de vivre cette vie saine et stable ? Qu’elle puisse se projeter et avoir une relation avec quelqu’un alors qu’elle vient de sortir de Poudlard, sans avoir à assumer une honte certaine ? Mais ces pensées étaient stupides, à écarter en agitant la main, comme des mouches qui papillonnent autour de vous et vous agacent. 
 
La réalité du monde sorcier… C’était cela qui avait brisé son idylle avec Jonathan, la première guerre qui avait éclaté, les camps qui s’étaient formés, le fait que tout à coup il avait fallu se battre pour des idéaux. Elle n’aurait pas pensé qu’aujourd’hui encore cette réalité pouvait encore constituer un obstacle à une relation, faire aussi peur à des jeunes qui sortent de Poudlard. Mais la guerre était à leurs portes, c’est vrai. Yolanda sourit à Carys, néanmoins attendrie. Si c’était sa fille qu’elle avait en face d’elle, elle serait heureuse de savoir qu’elle était réellement amoureuse et qu’elle se sentait bien avec quelqu’un, non ? Oui, elle pouvait bien mettre son mépris, ses mauvais sentiments de côté quelques instants, et sourire sincèrement à Carys.
 
Je suis contente pour toi, alors. C’est vrai que la réalité du monde dans lequel nous vivons peut inquiéter, mais je pense que si les sentiments sont sincères c’est le plus important, ne t’en fais pas trop.
 
Yolanda Yeabow aurait aimé être cette femme rassurante, douce et chaleureuse. Et elle se sentait bien là, avec Carys tout à coup, si bien qu’elle pouvait ne serait-ce que tenter de l’être, n’est-ce pas ? Elle aurait aimé aussi croire à cent pour cent à ce qu’elle disait, ne pas l’avoir dit seulement avec espoir, gentillesse, et envie de paraître rassurante. Les sentiments de Jonathan avaient-ils manqué de sincérité à son égard ? ou les siens à l’égard de Jonathan ? Y repenser lui donnait presque mal au ventre, non, il fallait écarter ces pensées, les écarter — elle allait se marier. Owen. Carys. Owen.
 
Ton père m’a dit que tu pensais suivre une formation de Langue-de-plomb à la rentrée, c’est vraiment impressionnant… — tu es impatiente, j’imagine ? Ça doit être passionnant, je crois que toi ou ton père a dû me dire que cela fait longtemps que tu t’y intéresses, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qui t’a mené à choisir cette voix ?
 
            La formation de Langue-de-Plomb au Ministère était réputée pour être difficile et de longue haleine, comme le métier lui-même, et Yolanda était assez curieuse de voir comment cela se passerait pour Carys, et ce qui l’attirait dans un parcours qui paraissait si difficile, solitaire et exigeant ; c’était pour le moins inhabituel, et aiguisait son envie d’en savoir plus.
 
            Et puis la conversation était passée à Ariane. Yolanda eut une moue dubitative lorsque Carys lui assura que le courrier passait mal où elle était. Sa belle-fille était assez adroite et polie pour cacher la situation, pour essayer de minimiser le fait qu’Ariane refusait totalement de s’adresser à elle ; trop gentille et empathique, aussi, Yolanda le savait assez, pour ne pas lui avouer directement l’animosité d’Ariane à son égard. Mais Yolanda connaissait cette enfant ; elle l’avait faite ; on ne pouvait pas lui cacher cela. Carys lui assura cependant qu’Ariane était sauve, qu’elle allait bien et Yolanda ne put pas ne pas en profiter.
 
Merci de me rassurer, Carys, j’apprécie cela. D’ailleurs, où est-elle en ce moment ? Est-elle heureuse ?
 
            Yolanda se retint, avec difficultés, de poser trop de questions à la fois ; elle savait qu’à chaque question de plus elle diminuerait ses chances de faire céder Carys, que les vannes de son discours s’ouvrent et qu’elle puisse, enfin, en savoir plus. Elle était dans une des meilleures positions qui soit pour la faire parler davantage sur ce sujet, sur lequel elle n’avait presque jamais réussi à tirer quoi que ce soit. Mais là, les conditions étaient optimales, n’est-ce pas ? Elles étaient bien, toutes les deux ; le whisky était délicieux, il déliait doucement leurs langues respectives ; et puis, Yolanda avait été gentille. La gentille belle-mère qui gentiment, demandait des gentilles nouvelles de sa fille puisque, comme Carys l’en avait si gentiment informé, le courrier ne passait pas, le courrier passait mal. Il était donc tout à fait naturel qu’elle essaye de s’informer auprès de gens dont les lettres passaient mieux, non ? Allez Carys, tu peux bien glisser quelques informations, tu rendrais ta belle-mère heureuse, et ton père satisfait par la même occasion, n’est-ce pas ?
 
            Ah Merlin on déteste toujours, même l’espace d’un instant, ceux qui ont des nouvelles des disparus qui nous sont chers, alors que nous-mêmes on en est privés, n’est-ce pas ? « Ariane va bien, mon amour » — c’était les phrases qui ponctuaient de temps en temps, lorsqu’elle l’avait harcelé de questions, les réponses de Théodore. Derrière ces phrases brèves, neutres, un océan qui lui échappait à elle, qui était connu du monde entier ; un océan qui l’oppressait, la noyait. Une ou deux fois, elle avait même éclaté en sanglots dans les bras d’Owen, impuissante, déchirée.
 
            Vint la question du témoin. Il fut soudain clair que cette hypothèse mettait Carys mal à l’aise, qu’elle venait de refuser, poliment, mais fermement cette éventualité. Elle ne voulait de toute évidence pas être mêlée à tout ça ; c’était clair. Tout de suite, elle évoqua Nathan, ce meilleur ami de son père qui serait, selon ses dires, une figure plus adulte, plus digne à assurer cette fonction. Yolanda se demanda si cela avait quelque chose à voir avec elle — oui, c’était évident. Être garante de l’amour de son père… Yolanda ne pouvait se mettre à sa place, elle n’avait que trop peu connu son propre père, mais bien sûr, ça devait étrange, presque malaisant, d’accueillir une étrangère dans la famille si officiellement. Paradoxalement, tout s’était fait rapidement — les fiançailles, la décision de la date, mais en même temps, Owen et elle se fréquentaient depuis des années, Carys et elle avaient eu le temps de se familiariser l’une avec l’autre, et depuis le temps la jeune fille avait dû se former une opinion. Yolanda sourit, cette fois encore, gentiment.
 
Je comprends. J’imagine que vous en parlerez mieux tous les deux, bien sûr ; il avait en effet très envie que ce soit toi, mais je comprends ton point de vue. Pour ma part je réfléchis encore à un témoin.
 
            Elle reprit doucement, en la regardant dans les yeux, et en posant une main sur la sienne.


Tu sais Carys, j’imagine vraiment que tout ça n’est pas très évident à gérer pour toi non plus. C’est vrai que ton père et moi nous voyons depuis des années, mais le mariage est en train de s’organiser très vite et j’imagine que ça peut paraître très soudain et déconcertant de l’extérieur aussi. J’espère que je n’apparais pas trop comme une intrusion dans votre famille que je sais très soudée, auquel cas j’en suis vraiment désolée. N’hésite pas à me le dire si des choses te tracassent encore à ce propos, si je peux te mettre plus à l’aise.
 
            Elles furent interrompues quelques minutes plus tard par le crépitement de la cheminée qui annonça l’arrivée d’Owen. Yolanda eut un sourire sincèrement tendre, heureuse de le voir arriver plus tôt que prévu. Il les salua chacune chaleureusement, embrassa Carys puis Yolanda.
 
 
Bonjour, mon chéri. Comment s’est passée cette fameuse affaire au Ministère ? Nous étions Carys et moi en train de terminer ton whisky, est-ce que je t’en sers un verre également avant qu’il n’en reste plus rien ?
 
Il répondit par l’affirmative, et vint s’installer près d’elle. Elle le regarda, pleine de douceur, et glissa sa main dans la sienne. Il avait l’air terriblement fatiguée, mais aussi heureux de les voir toutes les deux ensemble, de rentrer et de les trouver encore éveillées dans le salon, et de profiter de leur présence à toutes les deux.

 

1533 mots.

CODES BY RAINBOWSMILE 
Carys Vaughn
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Mer 20 Mar - 0:52
Belle-mère, fût-elle de sucre, est amèreft. Yolanda Yeabow



Carys sent son coeur se réchauffer, elle ne sait pas trop si c’est l’effet du whisky ou les paroles douces de la femme au face d’elle. Yolanda n’a beau ne rien savoir de la situation avec Orion, elle a beau ne pas vraiment comprendre ce que la jeune adulte cache derrière ce terme vague de ‘réalité du monde’, ses mots ont toutefois quelque chose de réconfortant, comme une onde délicate qui vient s’enrouler autour des brèches de son coeur et, par petit coup, s’acharne à les faie disparaitre. Elle lui adresse un vrai sourire, doux, les paniques que la discussion ont fait surgir s’enfouissant loin dans son esprit.

Elle est surprise que Yolanda aborde la question de ses études - ça la touche un peu, ça la surprend presque cette envie de faire la discussion. Elle se contente d’hocher la tête, partageant son enthousiasme :

- Oui, bien sûr, j’ai hâte de commencer !

Elle tait évidemment la crainte de la distance, la peur des différences de langues, de la solitude, du sentiment de ne pas être assez forte, assez douée, assez studieuse. Des peurs irrationnelles, elle a toujours excellé en ce pour quoi elle se donnait suffisamment à fond. Cette formation, c’est l’aboutissement de ce pourquoi elle a toujours travaillé, bien sûr qu’elle en rêve.

- Ça a commencé toute petite, d’abord par tous les contes sur les artefacts magiques qu’on a pu me raconter, je souhaitais toujours savoir le pourquoi du comment de leur histoire, de leur fonctionnement, de leur magie, ça rendait ma nourrice folle. Et puis, finalement, c’est surtout l’envie d’en comprendre le plus sur le fonctionnement de la magie, toutes ses subtilités - tu imagines sans doute que je cherche à me spécialiser en magie celtique, l’héritage gallois des Vaughn ne s’est pas perdu chez moi, ajoute-t-elle avec un petit sourire. Beaucoup ne comprenne pas pourquoi cet intérêt pour un art si solitaire et peut-être un peu obscur, je risque de ne pas voir beaucoup la lumière du jour, mais je trouve cela fascinant. Tu le sais bien, la magie n’a jamais été absente de ma vie, je n’ai jamais eu à la découvrir, et pourtant, ce n’est pas parce qu’elle m’est innée qu’elle ne me cache pas mille et un trésors. Ce doit être un peu similaire pour toi, l’envie de comprendre tous les effets papillons qui ont entrainé l’Histoire telle qu’on la connait ?

La discussion se délie, se poursuit, elle se sent en confiance, alors elle mentionne Ariane. Si au début elle panique, Carys se reprend peu à peu, et lui indique ce qu’elle peut. Elle connait les positions de son amie, elle sait qu’elle ne doit pas trop en dire, mais Yolanda s’est faite douce, aujourd’hui. Surement, Ariane ne lui en voudra pas ? Elle grimace intérieurement, hésite - que faire ! Sa mère ne cherche qu’à savoir où elle est, Merlin, si elle est heureuse. Elle soupire longuement, ferme les yeux quelques secondes et adresse un sourire un peu triste à Yolanda.

- Je suis désolée, je ne peux pas te dire où elle se trouve, je ne voudrais pas qu’Ariane ait l’impression que je ne suis plus une personne de confiance pour elle. Mais elle est heureuse, oui, très heureuse, cherche-t-elle tout de même à partager, au moins un peu, avec l’âme en peine en face d’elle.

Elle s’est calée, depuis, au fond du sofa, son verre est posé, terminé, elle a encore le goût du whisky qui flotte dans sa bouche, qui joue avec son palais, elle s’en resservirait bien un verre, tiens, est-ce trop abusé ? Son père grimacerait sans doute. Seulement, là, à l’instant, c’est elle qui grimace. Témoin ! Et puis quoi, encore. Heureusement, son discours improvisé, un peu obscur, pourtant sincère, semble convaincre la femme en face d’elle. Elle fronce les sourcils, pourtant, lorsqu’elle évite la question de son témoin, à elle. Elle réfléchit encore. C’est bizarre, comme réponse : ce devrait être presque instinctif, évident, la question du témoin. Ce sera cette amie, ou celle-ci, ou bien lui, encore. Au moins quelque choix, des possibilités, des gens proches qu’on veut près de nous, en ce jour heureux. Il n’y a vraiment personne qui lui traverse l’esprit ? Elle n’a pas l’occasion d’y réfléchir plus, Yolanda la tire de ses pensées en posant d’un coup sa main sur la sienne. Les doigts de sa future belle-mère sont un peu froids, le sang à peine réchauffé par la boisson ingurgitée. Carys laisse sa main sous celle de Yolanda, relève simplement le regard pour l’observer alors qu’elle reprend. Elle se sent hocher la tête, distraitement, lorsqu’elle fait référence au mariage un peu hâtif, un peu pressé. Après tout, comment penser autrement, quand il vient s’organiser, pile maintenant, alors que la guerre semble gronder dehors ? C’est un moment étrange, pour des festivités. C’est peut-être le dernier qu’il leur reste, seulement, pour en profiter. Qui est-elle pour venir critiquer cela ? Et puis, son père a toujours été ainsi, il n’a pas fait un vilain petit canard : il leur faut tout de suite, à l’instant, faire ce qui les passionne. Il ne peut en être autrement. Alors, oui, s’il a décidé de l’épouser, cela va être instantané. Pourquoi attendre des années, encore ?

- Il est vrai que cette officialisation soudaine est un peu… déstabilisante, commence lentement Carys tout en libérant sa main de celle de Yolanda afin de venir relever ses cheveux en un chignon hâtif, mais j’imagine que c’est le déroulement logique de votre union. Tu es, finalement, celle à qui il s’est le plus longuement accroché - il doit bien t’apprécier, pour vouloir faire de toi une Vaughn. Tu… tu n’es pas une intruse, non, je ne pense. Tu ne seras pas forcément à l’aise, avec cette nouvelle place dans notre famille, et ce sera peut-être un peu étrange pour moi aussi - mais tu sais fort comme cela compte pour mon père. La famille, c’est le coeur de notre lignée, aussi je serai bien fermée d’esprit si je t’y refusais une place, ajoute-t-elle après une courte pause.

Pourtant, malgré ses beaux principes, Carys ne sait pas exactement jusqu’où Yolanda a le droit de s’octroyer cette place - et à quel point, surtout, elle est compatible aux idéaux des Vaughn. Ça la fait frissonner, d’imaginer ce qui va peut-être se mêler à sa lignée. Elle ne peut seulement pas parler de cela, des engagements de l’enseignante qui sont murmurés, de certains gestes aperçus lors de la petite bataille, en fin d’année. Ce serait déplacé. Dangereux, peut-être. Elle ne veut pas l’énerver, pas ce soir, pas pour des rumeurs dont elle n’est pas certaine.

Et puis, de toute façon, son père est là. La cheminée crépite, et elle tait avec elle tous les embryons de pensées qui s’opposent dans l’esprit de Carys. La jeune fille se contente de se redresser, de laisser son père l’embrasser, elle observe ses yeux fatigués mais heureux de les voir, son air bonhomme, et a l’envie enfantine d’aller se blottir contre lui, de lui murmurer ses doutes, de lui avouer pour Paris, de lui faire promettre que tout allait bien se passer. Elle a besoin de sa tendresse, de sa confiance - mais ils ne sont plus que tous les deux, maintenant. Il y a Yolanda, aussi. Alors il s’assoit près d’elle, il prend le whisky qu’elle lui serre, et c’est un nouveau duo qui se forme, face à son petit sofa, à sa solitude. Son père voit sûrement une soirée d’une famille lambda - elle ne peut pas s’empêcher de voir son père, en face, avec encore une femme, et non près d’elle. Elle détourne les yeux et, d’un geste de baguette, se fait couler un autre verre.

- Tu ne m’en voudras pas hein, grommelle-t-elle à voix basse, avec un petit regard pour son père.

Évidemment, qu’il ne lui en voudra pas. Qu’elle finisse toutes ces réserves, même, sa douce petite fille. Sa voix est ronde de fatigue mais tendre lorsqu’il répond à Yolanda :

- Une sombre affaire, je préfère ne pas parler de ces horreurs sous ce toit chaleureux, tu le veux bien ? Je ne voudrais pas que ma jeune alcoolique ne fasse des cauchemars, glisse-t-il avec un sourire en coin, adressé à Carys. Ses doigts caressent distraitement ceux de sa future épouse, toujours aussi doux. Et vous, mes amours, de quoi discutiez-vous de si bon entrain ?

Carys prend une longue gorgée, hésitant par quoi commencer, et songe rapidement que Yolanda n’allait de toute façon pas mettre longtemps à parler du mariage, sujet phare de la soirée.

- De vous, en réalité, répond-elle alors en orientant son verre en direction du couple face à elle. De ce nouveau trio, qu’on va former. Elle ne peut pas résister, pourtant, elle ose : Vous pensez vraiment que c’est le bon moment, avec la guerre qui va tomber, et… nos opinions ?

Le dernier mot semble se tordre sous le poids des insinuations qu'elle fait, et elle s'en sentirait presque coupable. Ça la démangeait trop, navrée. Elle s’est retenue, toute la soirée, cherchant vraiment à être gentille avec Yolanda - Merlin, elle ne cherche même pas à la blesser, en posant cette question. C’est une simple interrogation, légitime, au vu du contexte. Son père soupire longuement, il lui lance ce regard qu’elle connaît trop bien, celui qui la conjure de ne pas le fatiguer, pas ce soir, pas avec ces questions-là, mais Yolanda fait un geste, à côté. Carys reprend vite, alors, un peu embêtée d’avoir fait soupirer son père, n'appréciant jamais de se sentir déplacée :

- De toute façon, je ne vais pas vous embêter longtemps, je vais vite repartir pour ma formation, n’ayez crainte.

Sa voix est craquelée, alors qu’elle force la bonne humeur. Elle fait un petit clin d’oeil à son père, se permettant peut-être plus de familiarité. Son doigt joue avec le tour de son verre, râpant toujours au même endroit - elle y voit une légère brèche.

- Tu ne nous embêtes pas, tu le sais bien, grommelle son père en levant les yeux au ciel. Et puis, tu viens tout juste de me revenir de Poudlard, tu peux bien transplaner d’ici pour aller sur Londres, non ? Ou bien c’est pour ce garçon, cet Orion, que tu veux déjà nous quitter ? ajoute-t-il soudainement, relevant un sourcil curieux, un sourire amusé de père prêt à ronchonner sur le bout des lèvres.

Sa fille se fige. Merlin, elle ne s’attendait pas à ce qu’il fasse référence à Londres, ni même à Orion. Le duo du diable semble s’être donné pour but de la faire perdre pédales, ce soir. Est-ce le moment, alors, de lui annoncer ? Là, devant Yolanda ? Elle aurait tant préféré être seule face à lui. C’est une conversation qu’elle veut avec son père, juste son père, sans intrus. Oui, elle a menti, bien sûr que Yolanda n’est pas la bienvenue, bien sûr qu’elle ne peut pas lui parler comme à son père, évidemment qu’elle ne veut pas qu’elle soit présente lors de prises de décisions, comme ce que cette discussion entraine ! Elle n’a pas le choix, pourtant - c’est le voeu de son père, le chemin qu’il a choisi. Une nouvelle vie à trois. Alors Carys soupire, et ose, du bout des lèvres :

- Autant vous le dire maintenant… J’ai reçu une offre, ailleurs. Plus intéressante, beaucoup plus intéressante. De Paris.

Elle relève les yeux, d’abord sur son père, puis sur Yolanda, curieuse. Sera-t-elle heureuse, de la voir déguerpir, loin ? Affichera-t-elle au moins une moue, un peu embêtée, peut-être presque attristée ? Et son père, va-t-il se lever, envoyer la suggestion promener ? Au moins, à présent, c’est dit. C’est bien, ça. Juste une offre - ce n’est rien de définitif, encore, ça peut passer, comme discussion. Ils parleront des finalités plus tard. Elle aborde juste le sujet, une première fois. Sa langue se délie plus vite qu'elle ne peut la contrôler, et elle balbutie, le regard toujours fixé sur Yolanda :

-Je ne pense pas partir à cause de toi, vraiment, c'est une offre bien plus intéressante !


2007 mots



   

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Ven 22 Mar - 17:47
 

Belle-mère, fût-elle de sucre, est amère

« Nous, notre famille, les femmes de notre famille , sommes engluées dans la colère depuis si longtemps : j'étais en colère contre ma mère, tout comme tu es en colère contre moi, et tout comme ma mère fut en colère contre sa mère.   »


    
    
      
            Yolanda fut intéressée, vraiment, lorsque Carys mentionna la naissance de son envie de devenir Langue-de-Plomb, et sa passion plus vivante que jamais pour son métier à venir. C’est vrai que ce n’était pas commode, et pour le moins original, comme envie, mais pas moins intéressant, n’est-ce pas ? C’était s’aventurer dans des branches de magie inconnues, se vouer à un travail exigeant, sans relâche ; cela forçait l’admiration, et ne pouvait découler que d’un réel désir de vocation, que Yolanda appréciait chez les gens, puisqu’elle considérait le posséder elle-même. La façon dont Carys parlait de la magie lui plaisait ; oui, la magie était leur trésor, un trésor complexe, précieux, et ils devaient le conserver, l’étudier, le comprendre, sans le gaspiller, le partager.  
 
C’est vraiment passionnant de t’entendre parler ainsi. Oui, pour moi, ça a été un peu similaire, c’est vrai, acquiesça-t-elle en souriant lorsque Carys mentionna sa passion pour l’Histoire de la Magie, sans néanmoins souhaiter en dire davantage. 
 

            Elle avait toujours aimé lire, lire en quantités impensables, lire tout le temps, lire depuis l’enfance, des ouvrages qu’elle ne comprenait pas toujours mais qui avaient fini par forger et dessiner sa conception du monde, des autres. Lire l’Histoire, en particulier, lui avait permis d’échapper plus particulièrement à son quotidien, échapper à elle-même ; lire et comprendre l’Histoire, en effet, cela exigeait de sortir de soi-même, pour éviter une lecture anachronique, une lecture pleine de préjugés. Et sortir d’elle-même, elle en avait parfois eu tant besoin. C’était comme cela que sa passion été née ; elle s’était ensuite muée, transformée, mais au final, tout était parti de cela, de ce désir-là de s’évader si fort en lisant. 
 
            Lorsque la conversation passa à Ariane, Yolanda fut à un moment certaine d’obtenir les réponses qu’elle souhaitait. Une réponse, juste une, Carys, juste une. Où est-elle ? Que fait-elle ? pense-t-elle à moi ? Non — simplement, où est-elle ? Au début, j’attendais encore de la croiser dans la rue, par hasard. Elle était partie, je savais qu’elle était partie, elle avait annoncé son départ bien longtemps avant et avait disparu juste après qu’on ait reçu ses résultats d’ASPIC. Chez Jonathan et chez moi, ses affaires s’étaient évaporés aussi, comme si elle avait préparé ce départ de longue date, et qu’au jour dit, simplement, les choses s’étaient exécutés, suivant leur cours. Nous nous en doutions, mais à ce stade-là des choses il n’y avait plus rien que nous puissions réellement faire ; et surtout nous n’avions aucune idée que ça allait se produire de manière aussi brutale, aussi soudaine, avec aussi peu d’informations sur ce départ qui la faisait de toute évidence rêver. Je me disais qu’elle avait peut-être déménagé à Londres, emménagé avec quelqu’un. Pourquoi chercher plus loin ? Je me suis doutée plus tard qu’elle avait dû partir plus loin encore, à l’étranger sans doute. C’est ce qui transparaissait de certaines missives de Théodore, de certaines périphrases de Carys ; elle est très bien où elle est, disaient-ils.  Là où elle est, c’est-à-dire pas ici. 
 
Je suis désolée, je ne peux pas te dire où elle se trouve, je ne voudrais pas qu’Ariane ait l’impression que je ne suis plus une personne de confiance pour elle.
 
            Le verre de Carys fut animé d’une légère secousse, posé là, sur la table, mais Yolanda se maîtrisa à temps et se retint. Incroyable, vraiment. Tous ces gens qui se considéraient gentils, attentionnés, et qui au moment d’aider une mère en détresse, se taisaient. Comment Ariane saurait-elle que tu m’as confié quelque chose ? Je me tairais, puisque je te dis que je ne lui écris plus ! La savoir heureuse, comme tu le dis, ne me satisfait qu’à moitié ; c’est une joie amère, une joie qui ne peut se goûter qu’à demi, comme du miel qui viendrait de se tourner en cendres dans ma bouche. Carys aurait pu faire un effort, vraiment ; voilà quelque chose qui serait retenu contre elle, qui empêchait Yolanda de totalement se détendre en sa présence, de se sentir vraiment à l’aise avec elle. Cela resterait toujours une barrière, que Carys sache, et qu’elle refuse de partager avec elle. Elle ne dit rien, néanmoins, sans pourtant tenter de masquer son antipathie, sa déception, sa nervosité, derrière un masque souriant, cette fois-ci. 
 
            Mais Carys non plus ne semblait pas à l’aise. Oh, Owen, Owen, dans quoi allait-il les fourrer toutes les deux ? Carys ne voulait pas être témoin de cette union, c’était évident ; elle n’arrivait pas à l’apprécier totalement, sans doute, elle n’arrivait pas à la cerner, ne se sentait pas à l’aise à l’idée qu’elle pénètre dans sa famille comme cela, d’un coup. Qui le serait ? Yolanda ne pouvait vraiment la blâmer ; c’était, de toute évidence, une situation peu enviable. Elle savait qu’elle était femme peu évidente à cerner, femme qui pouvait paraître un peu étrange ; elle savait que se murmuraient déjà des choses sur ses opinions politiques, que Carys devait être au courant ; et plus d’une fois, d’ailleurs, à table, Yolanda avait laissé échapper certaines convictions, certaines opinions, qui pouvaient paraître extrêmes. « Les nés-moldus ne devraient pas avoir le même statut que des Sang-Pur (…) ; c’est impensable, c’est dangereux, cela met en péril le secret magique et notre existence en tant que sorciers ». Owen acquiesçait distraitement, rétorquant que la violence ne résoudrait rien, mais que oui, bien sûr, une hiérarchie était importante, et puis ils changeaient de sujet. 
 
            Lorsque Carys lui rétorqua que non, elle n’était pas une intruse, bien sûr, Yolanda ne se sentit seulement qu’à demi-rassurée. Elle avait tiqué à certaines des formulations de sa future belle-fille. Par exemple, Yolanda serait « celle à qui il s’est le plus longtemps accrochée » — mon Dieu, mais elle n’était pas une bouée de sauvetage, Owen et elle formaient un couple, tout de même. Ou encore « il doit bien t’apprécier » ? Qu’est-ce que c’était que cette litote de mauvais goût ? Owen l’aimait, l’aimait sincèrement, assez éperdument parfois — elle n’était pas un simple animal de compagnie ou une amie de passage, elle allait devenir sa femme ! Ces périphrases laissaient entendre le malaise de Carys. Enfin, faire d’elle une Vaughn, bon… Au fond d’elle elle restait une Yeabow. Elle ne savait pas comment tout ceci s’organiserait, comme elle se débrouillerait pour ne pas laisser son Manoir à l’abandon, pour que son nom ne disparaisse pas tout à fait, mais elle était la dernière de sa lignée et il était hors de question qu’elle abandonne cela, que cela s’estompe et disparaisse devant le nom d’un mari. Bref. Elle n’allait tout de même pas raconter cela à Carys. Et puis Carys elle-même sous-entendait que ce ne serait pas facile pour Yolanda, cette nouvelle place. Cela la laissait songeuse. Ne t’inquiète pas, Carys, je vais tout faire pour que ce mariage me rende la vie plus facile, au contraire. Il est hors de question de ployer, de faire des sacrifices, de jouer un rôle, rien que pour que le fantasme d’Owen de recomposer une famille se réalise.  
 
Oui, comme tu le dis Carys, c’est pour nous une sorte de déroulement logique de notre relation. Cela me rassure de t’entendre parler ainsi — merci. Je me dis que nous sommes tous les trois en position de faire que les choses se passent au mieux pour tout le monde, et que personne ne se sente écrasé. Et puis je ne compte pas m’interposer entre toi et ton père, je sais à quel point vous avez une relation précieuse. Tout ça va bien se passer, j’en suis sûre. 
 
            Et puis Owen arriva. Yolanda se sentit bien, tout à coup, sentant son corps près du sien — sa chaleur, sa présence, son aura rassurante juste là, sur le canapé, près d’elle. Les doigts d’Owen caressaient sa main, très tendres, et cela lui suffisait. Elle aimait l’amour que cet homme avait pour elle. Elle aimait les sourires en coin qu’il adressait à Carys, la complicité du père à la fille et la façon qu’il avait de l’inclure, elle aussi, dans cette ambiance familiale, taquine, décontractée. Tout à coup, l’engagement du mariage, les valeurs du couple, de la famille, lui faisaient moins peur ; elle se sentait comme dans une bulle, protégée, incluse, aimée, et cela lui sembla être le plus important. C’était une sensation qu’elle avait rarement sentie, mais qui néanmoins la comblait — cette impression de faire partie d’une famille, d’être entourée d’une aura aimante. Yolanda pensa, furtivement, à quelques moments où elle avait ressenti cela, par le passé ; c’était, elle se rappelait, un été où Théodore et Ariane étaient tous les deux au Manoir. Ils avaient commencé à bien s’entendre, l’oncle et la nièce ; et alors il y avait eu des scènes très douces, à dîner par exemple, où Théodore avait réussi à dérider la jeune adolescente, à la faire rire. Son amant avait été alors très habile, et profité de la bonne humeur d’Ariane qu’il avait déclenchée pour démarrer des conversations passionnantes, y inclure Yolanda, et créer une véritable dynamique à trois. Bien sûr, cela n’avait pas duré si longtemps que ça, mais cela avait marché, et dans ces moments-là, Yolanda avait été aux anges, avait senti que, sincèrement, elle n’avait besoin de rien de plus de la vie.
 
            Et cela ne dura pas longtemps ce soir non plus ; Carys brisa l’atmosphère simple et pleine de bonhomie, qu’Owen avait à peine installée, en posant une question plus lourde. Qu’est-ce qu’ils essayaient de dire avec ce mariage, vu la guerre qui allait arriver ? Elle ne savait pas pourquoi, mais Yolanda sentait que cette question allait finir par arriver ; elle sentait aussi que c’était une question qui lui était personnellement adressée, ou qui en tout cas la visait, et visait à demander à son père s’il savait seulement, exactement, ce qu’il était en train de faire en épousant une femme pareille. Owen sembla le comprendre instantanément, et Yolanda le vit soupirer, plein de lassitude. Yolanda le regarda furtivement, lui adressant un sourire tendre, et lui caressa les doigts cette fois à son tour, comme pour lui signaler que c’était bon, qu’elle pouvait répondre à cette question qui, après tout, la concernait un peu. Elle tourna le regard vers Carys, et lui sourit, doucement, tentant de paraître détachée, sans laisser rien paraître de l’agacement léger qu’elle éprouvait intérieurement. Carys était loin d’être bête, c’était vrai ; Carys était aussi loin d’être sur la même longueur d’onde qu’elle, et son esprit critique, sa méfiance, les perdrait tous, perdrait ce qu’Owen tentait d’installer. 
 
Justement, c’est le moment où jamais, non ? commença-t-elle avec un sourire simple. En période de guerre, on se dit souvent que c’est le moment où jamais de réaliser les projets qui nous tiennent le plus à cœur. Mais sans tenir compte du contexte actuel, cet engagement nous a paru une évidence, un aboutissement, au vu de notre relation de ces dernières années. Il y eut un bref silence. En ce qui concerne nos opinions… Certes, les miennes sont plus affirmées que celles de ton père, qui est plus neutre. Mais nous en avons déjà beaucoup parlé, et nous pensons qu’à nous deux nous pouvons atteindre un équilibre malgré les temps qui courent. 
 

            C’était assez vague, comme réponse, c’était vrai, mais cela en disait déjà assez, pour Yolanda. En réalité, la situation entre eux deux, concernant leurs opinions, était pour le moins complexe. Owen était neutre, en effet ; il croyait à l’importance d’une hiérarchie entre les sorciers pour conserver une sorte d’ordre dans la société magique, que le rang élevé provienne du statut du sang, et de l’importance de la famille, ou simplement du mérite, de l’intelligence, de l’ambition. Et elle — c’était là que le bât blessait n’est-ce pas ? — elle avait été Mangemort, l’était redevenue. Pour l’instant, rien de très engagé — des missions d’espionnage, de l’aide sur la planification des batailles, la logistique. Quand elle avait eu vingt ans, en tant que Sang-Pur c’était sa seule manière, outre le mariage — chemin qu’elle avait à l’époque refusé — d’acquérir un certain statut, un certain pouvoir, une certaine puissance. Aujourd’hui, s’engager dans ce sens était tout aussi important pour elle ; peut-être pas faire la sale besogne, mais soutenir le Seigneur des Ténèbres, se battre pour le retour à un monde plus fidèle à leurs traditions. Owen savait tout cela, et s’il n’adhérait pas à tout, il respectait ces idées ; c’était sa vision du monde, après tout…
 
Je soutiens Yolanda, renchérit Owen, à son tour, assez calmement. Nous voulons sincèrement nous marier, et après avoir pris cette décision nous avons réfléchi au contexte actuel, bien sûr. Nous ne voulons pas que ce mariage mette en péril les opinions de qui que ce soit, toi comprise, Carys. Mais nous souhaitons vraiment, comme le dit Yolanda, atteindre une forme de stabilité, d’équilibre, ensemble. Nous voulons vivre dans une communauté magique pour forte et solide. 
 
            Mais la suite fut assez piquante. Carys sembla d’un coup se lancer comme dans le grand bain, en déclamant d’un coup, changeant totalement de sujet : 
 
Autant vous le dire maintenant… J’ai reçu une offre, ailleurs. Plus intéressante, beaucoup plus intéressante. De Paris. 
 
            Voilà qui était assez intéressant, surprenant, même. Les choses commençaient à se corser, n’est-ce pas ; rien qu’à voir Owen, on sentait que la tension venait de monter d’un cran. C’était étrange à Yolanda d’avoir ce rôle, d’être témoin de cette grande annonce de cette jeune fille, puisqu’elle allait devenir sa future belle-mère. Elle avait l’impression de s’immiscer quelque part. Owen se raidit, très surpris lui aussi, mais de toute évidence beaucoup plus marqué, beaucoup plus choqué même. On avait l’impression qu’il venait de recevoir une massue sur la tête.  
 
Paris ? Carys… Pourquoi est-ce que tu ne m’as jamais même parlé de ce projet ? C’est récent ? 
 
            De toute évidence, il était beaucoup trop surpris pour penser même à la féliciter ; et Yolanda décela même quelque chose d’assez peiné dans son regard. Si elle le lui avait annoncé plus tôt, différemment, si elle l’avait dit autrement que comme on laisse exploser une bombe, peut-être aurait-il eu le temps de digérer l’information, d’en discuter avec elle, de se rendre compte, que oui, en effet, c’était une opportunité très intéressante, très formatrice. Yolanda, pour sa part, garda une expression entièrement neutre. Qu’est-ce que ça lui était bien égal, que Carys parte ou non. Bien sûr, ça peinerait Owen, mais ils auraient plus de temps tout les deux, comme lorsqu’elle était encore à Poudlard ; ce ne serait vraiment pas plus mal. 
 
Mais tu es sûre de toi, Carys ? reprit Owen, ayant repris ses esprits davantage. Ce n’est pas évident, pour une sorcière de ton âge, de quitter son pays, sa communauté magique, ses repères… Je ne veux pas te brimer, en fin de compte tu feras comme tu le voudras surtout s’il s’agit d’une formation plus prestigieuse et qui t’intéressera davantage ; mais je veux être sûr que tu as pris conscience de tout ça. Selon moi, tu devrais te garder un peu plus de temps pour réfléchir, pour qu’on en discute ensemble, même. Et puis… Je pensais que maintenant que tu avais terminé Poudlard, tu reviendrais ici pour de bon, et qu’on pourrait passer davantage de temps ensemble… Mais, mon Dieu, pourquoi maintenant, à peine revenue de Poudlard, tu veux déjà repartir… ? 
 
            Ce fut la suite qui fut cependant la plus délicieuse, lorsque Carys, paniquée par la réaction de son père, et même la sienne, sans doute emportée par le feu de l’action, et ce que ce moment pouvait avoir de stressant pour elle, lâcha, d’une façon qui semblait assez impulsive, enfantine, en regardant Yolanda : 
 
Je ne pense pas partir à cause de toi, vraiment, c'est une offre bien plus intéressante !


            Sa belle-mère eut un petit rire, un peu froid, un peu amer, mais néanmoins bien amusé et planta son regard dans celui de la jeune fille, comme un prédateur joue avec un petit rongeur :
 
Je l’espère bien, Carys. Si je te faisais peur au point que tu veuilles traverser toute une mer pour ne plus vivre sous le même toit que moi, ce serait quand même une situation bien singulière, siffla-t-elle avec un sourire presque carnassier, un poil méprisant, mais fort amusé. 
 
            Elle reprit très vite, plus sérieuse afin de ne pas importuner Owen et qu’il se sente pris dans une dynamique de chamaillerie entre elles deux, ce qui pourrait provoquer un agacement certain, et une déception de sa part : 
 
Mais toutes mes félicitations, Carys, dit-elle, plus sincère. Au contraire Owen, moi je trouve cela très courageux de décider de s’affranchir de son pays pour aller vivre ailleurs. Beaucoup de sorciers pleinement adultes, et bien plus vieux que Carys, n’ont ni la maturité ni le courage de prendre la décision d’aller vivre dans une autre communauté magique. Si Carys a pris cette décision, c’est qu’elle est prête à le faire, mon chéri. Ce serait une expérience tellement formatrice. Et puis tu sauras où elle est, et elle t’enverra de ses nouvelles, et reviendra nous voir. 
 
            La dernière phrase était à double-sens, bien sûr, mais elle n’insista pas beaucoup sur cela. Malgré le sourire tendre qu’elle lui adressa, Owen ne semblait pas réellement convaincu. Elle sentait qu’il était resté bloqué sur la phrase que Carys avait laissé échapper, comme presque un lapsus, lorsqu’elle avait dit que ce n’était pas à cause de Yolanda qu’elle partait. Il semblait pensif, mal à l’aise, et surtout très préoccupé, comme s’il se sentait responsable de quelque chose. Il demanda, à Carys, d’un ton plus doux : 
 
Ce n’est pas une fuite, en tout cas, n’est-ce pas Carys ? Tu n’essayes pas d’échapper à quelque chose, quelque chose qui te mettrait mal à l'aise, n’est-ce pas ? Auquel cas tu peux nous en parler à tous les deux. 
 
            Owen lui donnait, encore une fois, une véritable place à elle, Yolanda, l’étrangère qui se savait étrangère. Mais je veux juste ta chaleur, ton affection, ton sourire, Owen. Je ne sais pas pourquoi tu m’assignes aussi ta fille. Ils n’arriveraient pas à former un trio, ça non, cela se sentait. Il y avait la belle-fille, il y avait la belle-mère, il y avait l’homme entre les deux. L’une des deux finirait par disparaître, s’effacer, céder la place à l’autre. Et il semblait bien que ce serait Carys. 
3000 mots.

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Carys Vaughn
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Mar 26 Mar - 13:04
Belle-mère, fût-elle de sucre, est amèreft. Yolanda Yeabow




Carys se crispe immédiatement à la réponse de la femme qui lui fait face. Quelques minutes avant, elle papillonnait des yeux pour savoir si elle était acceptée, elle faisait la douce pour tirer ce qu’elle pouvait sur Ariane, et maintenant que Carys laisse échapper une vraie phrase de soutien, comme pour réaffirmer sa volonté de la voir ici, ne cherchant pas à l’en chasser ni à en fuir, Yolanda préfère encore se faire mesquine et méchante. Carys claque de la langue et se redresse, faisant le tour du canapé. Elle n’a pas le temps d’enchaîner, déjà Yolanda se fait douçâtre, plus douce, plus rassurante, comme rappelée au souvenir qu’Owen se trouve entre elles et qu’il vaut mieux ne pas l’inquiéter. La jeune adulte leur tourne le dos le temps de faire le tour du canapé, et en profite pour rouler longuement des yeux, les poils hérissés devant l’hypocrisie dont vient de faire preuve Yolanda en l’espace de quelques instants. Dire qu’elle y a cru, à cette soirée, qu’elle était honnête, un peu attendrie, malgré les quelques rechutes, les quelques phrases étranges, dire qu’elle avait penché vers le soutien, la confiance, mais non, toujours Yolanda venait tout gâcher.

Elle l’empêche presque de se sentir attristée par la confusion réelle de son père, ses dialogues inquiétés, son envie de la faire rester près de lui. Elle a juste le sang qui s’agite, le mépris qui remonte, la colère d’être encore considérée comme une gamine effrayée qui fait de bons choix, mais oui Owen, de bons choix, alors qu’elle essayait simplement d’être gentille avec cette intruse, comme elle a essayé de venir l’attraper toute la longue soirée. Lassée, Carys leur fait à nouveau face et a un sourire mauvais qui se glisse sur ses lèvres lorsque Yolanda fait une référence implicite à Ariane. Encore, toujours, ses ressentiments face à sa fille. Ah, peut-être que si tu étais moins odieuse, Yolanda, peut-être que ta fille te parlerait encore.

- Évidemment que je lui enverrai des nouvelles, c’est mon père, grimace-t-elle.

Son père, à elle, l’homme le plus proche de sa vie, peu importe ce que souhaitera Yolanda. Peu importe là où elle tentera de s’immiscer, leur lien sera plus fort. Son père, parce qu’elle l’aime, et jamais elle ne s’imaginera ne plus lui parler, ne plus faire d’effort, parce qu’elle le considère comme sa famille, elle, au contraire d’Ariane qui ne voit même plus assez en Yolanda pour même accepter de recevoir son courrier. Sur un dernier regard noir, déçue, Carys préfère se détourner de sa future marâtre, pour se concentrer sur son père, à elle, son précieux. Il a le visage un peu fatigué, il est déstabilisé, elle le voit bien. Ce n’était vraiment pas la manière façon de lui annoncer cela, mais elle n’a pas eu le choix. Elle se rapproche de lui, vient s’asseoir sur l’accoudoir près de lui, le couvant d’un regard doux, tendre, d’une fille qui donnerait tout pour son père, sa seule famille.

Pourtant, une fois encore, son père semble aveugle et sourd. Une fois encore, il insiste : à tous les deux. Le nouveau duo, face à elle, le couple, la nouvelle instance. Non, non, non ! Elle n’en veut pas. Elle veut du soutien, parfois, amical, attentionné, de Yolanda, pourquoi pas. Mais elle ne veut pas de cette nouvelle alliance, de ce duo familial vers qui se tourner. Elle veut son père, instance seule, et peut-être, à côté, figure tranquille, Yolanda. À côté, pas ensemble. Elle soupire, s’éloigne une fois encore.

- Ce n’est pas une fuite. Je ne cherche pas à m’échapper, bon dieu. À quel point te penses-tu importante pour imaginer que tu puisses me faire fuir de ma maison, du toit où m'a élevé mon propre père ? ne peut-elle s’empêcher de relancer à Yolanda, avec un regard désabusé. Je pensais vraiment que tu cherchais à comprendre où je te plaçais ce soir, et j’ai simplement dit cette phrase pour ne pas gâcher les efforts de cette soirée. Un petit cocon familial, ce serait bien, n’est-ce pas. Mais non, désolée, si je ne fuis pas, ton comportement en tout cas ne fait que souligner tout ce qui m’empêche d’être heureuse pour vous, à mille pour cent, et d’accepter cette envie folle que je sois votre témoin.

Le dernier mot est presque craché, tant il parait risible aux yeux de Carys. Elle respire profondément, regrettant le whisky consommé, la chaleur de la salle, les espoirs qu’elle a cultivé toute la soirée, mais préfère enchaîner rapidement, ne laissant à personne le temps de dire quoi que ce soit :

- Je n’ai pas à m’expliquer de quoique ce soit devant elle. Je te remercie pour tes félicitations et tes encouragements, mais tu n’as pas plus de place que cela dans les discussions qui vont suivre. Elle détourne le regard pour planter ses prunelles dans celles de son père : Papa, je ne voulais pas te l’annoncer comme cela, je suis désolée. Mais Paris, c’est une spécialité en magie celtique, c’est tout ce dont j’ai rêvé. J’ai postulé sur un coup de tête, un enseignant m’en a soufflé quelques mots, à l’époque du Tournoi, j’ai décidé de me lancer. Ils veulent bien de moi, et ce n’est pas une offre que je peux refuser. Ça n’a rien à voir avec tout cela, papa, promet-elle sincèrement, cherchant à faire passer dans son regard toute la tendresse réelle qu’elle a pour lui.

Owen s’est relevé à son tour, lâchant la main de Yolanda, quittant son étreinte, pour aller faire les cent pas. Il a les traits crispés, la mâchoire serrée. Cette avalanche d’informations, ce mélange de ressentiment envers Yolanda, qu’il n’avait pas vu venir, oh aveugle amoureux qu’il est, et surtout, cette décision coup de poing de sa fille, Merlin. Il cherchait simplement à passer une soirée tranquille, après une journée de dure labeur. Est-ce trop demander, vraiment ? Il toussote finalement et reprend, d’une voix grave et posée :

- Je suis rassuré que tu ne cherches pas à partir à cause de nous. J’entends bien que tu n’approuves pas forcément la période choisie, l’idée même du mariage, peut-être. J’ai cru saisir que Yolanda t’avait annoncée, pour le témoin ? Je comprends que tu ne veuilles pas, ma petite, Nathan se fera un plaisir de venir faire la fête pour moi, balaie-t-il alors le sujet, avec un sourire plaqué sur les lèvres, tant bien même le refus lui tournait un peu la tête. Sa belle famille vole en éclat, et il ne s’y attendait pas. Choc violent. Désagréable. Il se tourne vers Yolanda, un air vraiment désolé sur le visage : Tu veux bien nous laisser, ma tendre ? Je pense qu’il est plus sage que nous reprenions cette discussion à trois une fois que Carys et moi aurons pris le temps de vraiment discuter. Avec ce début d’été enflammé, je n’ai pas eu l’occasion d’échanger avec ma fille, tu comprendras ?

N’adressant pas un regard à Yolanda, Carys se retourne vers le sofa pour saisir le plaid à chaleur régulé et s’enroule dedans, glissant sa baguette dans sa poche avant.

- Ne la chasse pas d'ici, je t’attends dans ton bureau, lâche-t-elle alors, avant d’ajouter, tout de même, se forçant à tourner les yeux vers la femme sur le sofa : Bonne nuit Yolanda.

Et d’ouvrir la porte du salon, à la volée, traçant à grands pas vers le bureau de son père. Merlin, tout a si bien commencé. Pourquoi, toujours, cette incapacité à se comprendre, à échanger normalement, à en venir par ne voir que ressentiment à son égard ? La relation avec Yolanda ne s’est pas encore stabilisée, pas encore vraiment creusée, que Carys sait déjà qu’elle sera longue, difficile, et pleine de cris.


1286 mots, FIN pour Carys



   

Nid wy'n gofyn bywyd moethus,
Aur y byd na'i berlau mân:
Gofyn wyf am galon hapus,
Calon onest, calon lân.

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